Cet article a été écrit après que Laure Godineau et moi ayons préparé une intervention, à la fête de Lutte Ouvrière, sur la Commune en images. La barricade de la rue de Belleville, dont il est question ici, est un des sujets sur lesquels elle a attiré mon attention et dont nous avons discuté ensemble. Laure doit donc être considérée comme autrice du présent article.

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Il y a beaucoup de photographies de barricades, des barricades joyeuses « du 18 mars ». Celle de la rue Saint-Sébastien, celle de la chaussée de Ménilmontant, celle de la rue de la Roquette, celle de la place d’Enfer, et bien d’autres. En réalité, elles ont été élevées, au plus tôt, dans l’après-midi du 18 mars, et les photographies ont été prises à partir du 19 — il faisait beau le dimanche 19 mars. Ce sont des barricades victorieuses, joyeuses, les photos sont posées, les photographes ne sont pas encore capables de saisir le mouvement…

… mais les dessinateurs si. Par exemple, Daniel Vierge, dont nous connaissons les beaux portraits de fédérés (une femme, un turco, et bien d’autres…) et beaucoup d’autres images, celle d’une barricade… en mouvement, pendant la Semaine sanglante, celle de prisonniers… (cherchez Daniel Vierge sur le site pour en voir d’autres). Le 19 mars, justement, il se rend à Belleville. Sur la « rue de Paris », comme on appelle encore parfois la rue de Belleville (c’était son nom quand c’était, à Belleville, la rue qui menait à Paris…). Et il dessine.

Devant le 37 rue de Belleville, on dresse des barricades. Le dessinateur se place face aux immeubles de la rue, entre deux barricades — il y en a peut-être davantage. Il dessine les enseignes, la pharmacie Metivet au 37, Hauduy-Cuvier (un marchand de chaussures) et Bourdin (vins et liqueurs) au 35. La barricade de gauche (vers le bas de la rue de Belleville) est déjà bien avancée. Un garde prend presque la pose, près du drapeau du 63e, qui flotte sur le plus haut tas de pavés. Le canon est à ses pieds. Il y en a un autre au pied de l’autre barricade, à droite. Daniel Vierge représente des groupes de fédérés qui parlent entre eux. L’un d’eux passe un pavé à un de ses camarades qui va le placer sur la barricade.

Daniel Vierge écrit son titre « Barricade rue de Paris à Belleville » (au singulier).

Voici une reproduction de son dessin, qui est aussi reproduit dans le catalogue de l’exposition Insurgé.es! dont Laure était commissaire.

Le musée de Saint-Denis le titre « Barricades rue de Paris à Belleville » (au pluriel) et précise « crayon graphite, encre brune et lavis sur papier, 19 mars 1871 ». La date ajoutée, 19 mars, est plus que vraisemblable, d’autant plus qu’une version de ce dessin a été gravée et publiée dans l’hebdomadaire Le Monde illustré, en date du 25 mars.

Ainsi nous pouvons jouer au jeu des sept différences. Maladresse du graveur? La dynamique de la pose du garde national près du drapeau est moins bien rendue. Les trois hommes de gauche ont été déplacés vers le centre, celui qui était devant le canon de droite a disparu, le groupe sur le trottoir près de ce canon a été modifié, et surtout… oui, vous l’avez vu, il y a maintenant deux femmes, à droite. La raison n’en est pas le féminisme du journal, vous vous en doutez. Elles sont là pour signifier « des passantes innocentes » ou, plus exactement, elles indiquent que le monsieur au chapeau, apparu avec elle, est un passant (puisqu’il est avec des femmes!). Il est en train de passer un pavé, ce que faisait un garde national, qui a disparu, sur le dessin. Le titre aussi est différent: « Nos malheurs » (!) et les barricades y sont au pluriel.

L’article du Monde illustré qui accompagne cette image n’en présente que ces modifications:

… la quête pour les soldats et la superposition de nouvelles pierres imposée à chaque passant…

(la quête est ce qui se passe maintenant sur le trottoir) le « chaque passant » est à peine abusif: il n’y en a qu’un (non, on ne parle pas des passantes).

Si on regarde le dessin original attentivement, on y découvre deux inscriptions au crayon, qui indiquent « quête » à droite et « quelqu’un mettant un pavé » à gauche. Peut-être des indications (du journal? de l’auteur de l’article? du dessinateur? du graveur lui-même?) pour le graveur, ou alors (mais j’ai plus de mal à y croire) quelqu’un comme nous, qui a comparé les deux versions et noté ces deux différences (mais alors, pourquoi pas les autres?).

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Merci à Laure Godineau, bien sûr, et au musée d’art et d’histoire Paul Éluard de Saint-Denis pour la reproduction du dessin de Daniel Vierge.