Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

9. Lundi 27 décembre 1869

Le journal annonce un nouveau feuilleton, qui ne sera pas de Vallès comme le disait le premier numéro, mais de Claretie ;

Rochefort continue à lancer ses piques au personnel politique de l’empire, Forcade encore, qui d’ailleurs est toujours ministre puisque le nouveau ministère n’est toujours pas paru au Journal Officiel ;

Flourens rapporte une information donnée par Razoua dans Le Réveil, soixante-quatorze soldats auraient été arrêtés parce que républicains ;

Haussmann va gouverner l’Algérie ;

Gambon est convoqué à Paris ;

des mégissiers grévistes demandent l’aide de La Marseillaise et Rochefort va présider une réunion publique 52 rue de Flandre dont le produit ira à ces grévistes ;

Victor Noir s’est tordu de rire à une séance de spiritisme, ce qui a fait fuir les esprits, et il s’indigne de la cruauté envers des chevaux de boucherie ;

Henri Verlet donne des nouvelles du congrès anti-concile de Naples ;

il y a des grèves, à Marseille et à Turin ;

dans les nouvelles diverses Dereure mentionne encore une grève, celle d’enfants de Verviers, en Belgique, employés dans les filatures et qui demandent à travailler seulement de six heures du matin à sept heures du soir (au lieu de cinq heures du matin à dix heures du soir), il y a aussi des assassinats et des incendies ;

Dereure encore signe le compte rendu de la séance de la cour impériale de Montpellier (un tribunal) qui a confirmé les condamnations de neuf condamnés d’Aubin, le chassepot judiciaire pour ceux qui ont échappé au chassepot ordinaire, et annonce qu’un envoyé du journal est à Aubin et donnera des détails ;

Puissant signe un bel article décrivant le budget d’un employé.

J’ai choisi l’article de Millière dans sa rubrique « Question sociale », sur la grève des mégissiers.

QUESTION SOCIALE

La Grève des mégissiers

Dans un de ces nombreux combats qui forment autant d’épisodes de la grande bataille que se livrent le capital et le travail, la cause de la justice vient encore une fois de succomber devant la force.

Nous le constatons sans aucun découragement, mais avec un profond sentiment de douleur, les ouvriers ont été obligés de céder sous la tyrannie des patrons.

Et pourtant, si jamais une revendication fut fondée, c’était celle des mégissiers.

Dans cette profession où, comme partout les préoccupations administratives forment seules la tâche du patron, les ouvriers sont astreints à des labeurs excessifs, toujours pénibles et souvent dangereux pour leur santé ; et tandis que le capital réalise des bénéfices qui assurent à son heureux possesseur une fortune rapide, sans autre souci que celui de mettre, comme on dit, des bras au bout des siens, les ouvriers gagnent, en douze heures de travail effectif, à peine ce qui est nécessaire aux besoins les plus urgents de leurs familles.

Ainsi on calcule que les bénéfices réalisés sur le travail de chaque ouvrier sont supérieurs au salaire de celui-ci, de sorte que, si un patron occupe cent travailleurs, il donne en moyenne un salaire quotidien de six francs et réalise un bénéfice d’au moins six cents francs par jour.

Les mégissiers demandent deux choses ; une réduction de une heure sur la journée de travail, et une augmentation de dix pour cent, en moyenne soixante centimes, sur le salaire de la journée.

C’était bien peu, et pourtant les patrons refusèrent avec une persistance et une dureté impitoyables.

La grève fut résolue, il y a six mois, par une partie des ouvriers ; les autres y entrèrent le 26 octobre. Elle fut soutenue avec un stoïque courage par huit cents travailleurs. Ils étaient encore quatre cents quand le 15 décembre, vaincus par la faim, ils résolurent de reprendre les travaux.

Pendant ces six mois de privations, de souffrances physiques et morales, les ouvriers de toutes professions firent, dans la mesure de leurs forces, ce qu’ils purent pour soutenir leurs frères ; soixante mille francs furent recueillis parmi les corporations de Paris, de Lyon, de Marseille, de Bruxelles, de Genève. Les bronziers de Lyon, les typographes de Paris se distinguèrent principalement par un dévouement auquel on doit rendre hommage.

Néanmoins, un jour vint où il fallut céder ; les grévistes se virent dans la nécessité de reprendre les travaux aux conditions que les patrons leur avaient imposées.

Parmi ces courageux champions de la cause du travail, plus de deux cents sont encore sans ouvrage, et quand ils vont en demander, ils éprouvent des refus quelquefois aussi insolents que barbares. Ainsi, un patron leur dit d’attendre qu’il ait fait construire des hangars ; un autre les ajourne à la Saint-Jean de l’été prochain ; celui-ci conseille à un ouvrier d’aller apprendre à fabriquer des bas avec sa femme ; cet autre ne consent à reprendre les grévistes qu’à la condition qu’ils lui aliéneront leur liberté en s’engageant à ne jamais faire grève, quelques règlements qu’il leur impose par la suite.

Nous ne citerons aucun nom parce que nous ne voulons pas raviver des haines déjà trop vives ; mais si jamais des sentiments de vengeance se manifestaient, les détenteurs du capital, qui s’arrogent le droit de disposer ainsi de la vie de leurs semblables, ne pourraient que s’imputer à eux-mêmes les terribles conséquences de leur barbarie.

Cet échec partiel n’arrête pas l’organisation de l’association coopérative que nous avons annoncée ; il est de nature, au contraire, à en démontrer la nécessité et l’urgence. Nous engageons donc vivement tous les démocrates à contribuer au capital de fondation.

Mais, en attendant, il faut pourvoir à des besoins impérieux. Parmi ceux qui ont soutenu si vaillamment la lutte, beaucoup sont dénués de toute espèce de ressources.

Une soixantaine d’entre eux, pères de familles, qui ont supporté les privations les plus atroces avec un courage que, sans exagération, on peut appeler héroïque, n’ont pas [pu] résister plus longtemps [ou n’on pas résisté plus longtemps] devant le spectacle poignant de leurs enfants, privés, pendant des journées entières, de toute nourriture. Réunis sur une place voisine de nos bureaux, ils ont voulu révéler leurs tortures ; mais par un sentiment de délicatesse, qui pourrait servir d’exemple à messieurs les détracteurs du prolétariat, au lieu de venir en corps, ils ont envoyé quatre délégués au citoyen Rochefort, qui avait été prévenu, et qui leur a fait l’accueil dont ils sont si dignes.

Malheureusement cette première ressource sera bientôt épuisée. Il est nécessaire de la renouveler ; et pour que l’appui des démocrates soit réellement salutaire, il faut que tous y concourent, dans la mesure des ressources de chacun.

Une souscription est ouverte dans ce but, aux bureaux de La Marseillaise.

Nous espérons que nous n’aurons pas fait en vain appel à la démocratie socialiste, et que, de toutes façons, nos valeureux amis seront mis en état d’attendre des jours meilleurs.

MILLIÈRE

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L’image de couverture, toujours issue du même plan de Paris, montre le quai de la Mégisserie: s’il y a un quai de la Mégisserie, c’est qu’il y a eu des mégissiers… spécialistes du travail des peaux fines, agneau, notamment, destinées à fabriquer les gants dont le siècle était friand.

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Le journal en entier et son sommaire détaillé sont ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).