Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

48. Vendredi 4 février 1870

Je ne l’ai pas signalé hier, mais pour le deuxième jour de suite, il n’y a pas de feuilleton, pourtant « Les Pauvres Gens », de Claretie, n’était pas terminé ;

aujourd’hui, Rochefort prend pour cibles les préfets destitués dans le mouvement préfectoral dont il était question hier ;

Arthur Arnould s’énerve et donne une brillante leçon à un journaliste du Siècle qui prétend démontrer que le malheureux Schneider se ruine pour enrichir ses ouvriers ;

Millière continue son article sur l’égalité dans l’enseignement (si le pauvre savait où nous en sommes arrivé, 148 ans après…) ;

L’Ingénu se moque (entre autres) du « jeune poète » Coppée qui fait des visites à des académiciens ;

encore une lettre de félicitations à Rochefort, celle-là vient de Saint-Étienne et porte 117 signatures ;

Puissant étend son « Bulletin du travail » des ouvrières aux ouvriers ;

Dereure raconte la représentation de Lucrèce Borgia ;

Francis Enne rapporte encore des « Réclamations et abus » ;

la fédération ouvrière de Rouen envoie le premier numéro de La Réforme sociale, imprimée en Belgique pour échapper à quelques-unes des entraves qui rendent la publication d’un journal difficile ;

au Corps législatif on discute de l’industrie cotonnière ; après les listes de souscripteurs ;

une rubrique dont je n’ai jamais parlé, « La Rampe », ce sont des brèves liées au théâtre, souvent du genre ragot, aujourd’hui le rédacteur, Jules Civry, a entendu dire qu’un drame en cinq actes d’Arthur Arnould allait être joué, mais il ne connaît pas le titre, et le théâtre non plus.

Je vais garder l’article d’Arnould, justement, mais je le fais précéder de la (courte) critique de Lucrèce Borgia par Simon Dereure, pour le plaisir de citer notre imprimeur-gérant, cordonnier de son métier, et capable de tout faire dans ce journal ! Il était inutile de rappeler aux lecteurs de l’époque le nom de l’auteur de la pièce, peut-être faut-il le faire aujourd’hui, c’est Victor Hugo. Le drame date de 1833. Mais, comme le dira « L’Ingénu » dans le journal daté du 6 février, les transports d’enthousiasme du public « causent au pouvoir un mécontentement visible. » Il y aura une autre critique dans le même numéro du journal.

La représentation de Lucrèce Borgia vient de se terminer au milieu des applaudissements de la salle entière, qui a par deux fois rappelé Mme Marie Laurent. Le théâtre de la Porte-Saint-Martin était comble à craquer ; le public enthousiaste et avide de saisir sinon des allusions au moins l’application qu’on pouvait faire aux choses d’à présent des idées et des sentiments exprimés par le poète. La fin du premier acte, tout le troisième et la dernière scène du cinquième [en principe, c’est écrit en trois actes, mais avec quinze tableaux…] ont produit un grand effet ; le deuxième et le quatrième acte manquent décidément un peu d’action. Mme Laurent a eu des moments superbes ; Mélingue, magnifiquement costumé, a dit la scène capitale de l’œuvre dans la grande manière romantique. Taillade, un peu troublé au premier acte, s’est relevé au dénouement.

S. DEREURE

COURRIER POLITIQUE

Les farceurs

Nous avons été bien coupable ! — Il y met de sa poche, — le pauvre homme !

Qui ça ? — M. Schneider, parbleu ! — Demandez plutôt à l’Opinion nationale, qui sanglote dans le sein du Siècle, sur cet honnête et probe vieillard en train de se ruiner depuis une soixantaine d’années pour enrichir ses ouvriers.

Mais comme un bienfait n’est jamais perdu, il se trouve qu’après avoir comblé ses ouvriers de bienfaits, pendant soixante ans, — c’est M. Schneider, petit-manteau bleu du Creuzot [le petit manteau bleu était le surnom de M. Champion, grand philanthrope et ami des pauvres de Paris mort en 1852], — qui est devenu une infinité de fois millionnaire, tandis que ses ouvriers s’entêtaient à rester misérables, — sans doute par pure méchanceté, pour obéir au mot d’ordre des sociétés secrètes et de la Marseillaise.

Au premier abord, cela paraît difficile à croire.

Rien de plus certain pourtant ; consultez les chiffres que l’Opinion nationale emprunte au Siècle, et transcrit d’une plume tremblante de joie.

Ces chiffres, en effet, sont écrasants, et mettent à quia tout notre « vague et stérile socialisme. »

Honneur, trois fois honneur à M. Leneveux, du Siècle, qui les a établis pour confondre la Marseillaise et consoler ce pauvre M. Schneider si cruellement calomnié par nous.

Le raisonnement de M. Leneveux, contresigné : Jezierski de l’Opinion nationale, se réduit à ceci :

J’estime le salaire quotidien des ouvriers du Creuzot à 40,000 fr.

J’estime le bénéfice quotidien du capital à 5,000 fr.

J’estime la part prélevée par l’état-major de l’usine à 5,000 fr.

Donc, selon cette estimation, le travail ouvrier recueillerait les HUIT DIXIÈMES, la direction un dixième, et le capital un dixième, sur le produit total.

Est-ce assez limpide, assez convaincant ?

LE TRAVAIL A HUIT DIXIÈMES, et le CAPITAL n’a qu’UN DIXIÈME. — Toute la beauté, toute l’habileté du raisonnement réside dans le rapprochement de ces deux chiffres mis en regard l’un de l’autre. — Il n’en faut pas davantage, — paraît-il, — pour faire extasier les lecteurs du Siècle et de l’Opinion nationale, sur la mauvaise foi, les exagérations et les énormités débitées par les socialistes de la Marseillaise à propos de la grève du Creuzot.

Nous croyons que dans ces termes, la question est très bien posée, — ajoute M. Jezierski, — qui n’est vraiment pas difficile à contenter.

Le Siècle a raison d’appeler sur un terrain pratique la Marseillaise, la Réforme, le Rappel. Il est temps d’en finir avec un socialisme trop vague pour être dangereux, mais à coup sûr stérile.

Cette plaisanterie, un terrain pratique !

Nous nous doutions, en effet, depuis longtemps, que les prétendus gens pratiques qui haussent les épaules et nous appellent chimériques chaque fois que nous signalons les iniquités sociales et que nous en demandons la suppression, — n’étaient au fond que d’aimables farceurs.

Que prouvent ces chiffres ? — Rien, et cela pour plusieurs raisons, dont la première, c’est qu’il faudrait d’abord prouver les chiffres eux-mêmes et leur exactitude.

Ce sont des chiffres de fantaisie.

Mais en admettant qu’ils fussent vrais, qu’est-ce qu’ils prouveraient encore ? — Rien, toujours rien !

La question, en effet, n’est pas de savoir si 10,000 ouvriers touchent 40,000 francs par jour pour un travail exténuant, — ce qui représente une moyenne de 4 fr. pour chaque travailleur, — moins les dimanches, les jours de fête et les jours de maladie, — lesquels réduisent le salaire à environ 3 fr. 50 ou 3 fr.

La question n’est pas non plus de savoir si le capital représenté par M. Schneider et ses actionnaires, et si la direction également représentée par M. Schneider, touchent chacun un dixième, — car c’est se moquer du monde que de poser un problème économique dans ces termes.

Les huit dixièmes soi-disant affectés au travail ne sont, en effet, que sa RÉMUNÉRATION très insuffisante, tandis que le dixième affecté au capital est un BÉNÉFICE, — c’est-à-dire quelque chose qui s’accumule, en dehors de tous les frais, porte un intérêt, fructifie, et produit au bout de l’année un certain nombre de millions libres de toute charge. — Le beau raisonnement du Siècle consiste donc à comparer entre eux des éléments de nature absolument différente : — le salaire qui laisse l’ouvrier misérable, et le bénéfice qui enrichit le patron.

Le terrain pratique n’est donc pas là, — il est ailleurs, — et le voici :

Oui ou non, M. Schneider est-il devenu millionnaire au Creuzot ?

Oui ou non, ses ouvriers sont-ils restés des salariés vivant péniblement, sans pouvoir rien mettre de côté et mourant pauvres comme ils sont nés, en léguant la pauvreté à leurs enfants ?

Oui ou non, M. Schneider est-il maître absolu de ses ouvriers ? — A-t-il droit de vie et de mort sur eux, puisqu’il a le droit de les chasser à son caprice de l’usine, au milieu de l’hiver, — c’est-à-dire de les jeter sur le pavé sans pain ?

Oui ou non, ces ouvriers sont-ils privés de tout droit analogue ? — Peuvent-ils, s’ils se jugent exploités, chasser M. Schneider et confier l’administration de l’usine, la direction du travail, la répartition des dixièmes découverts par le Siècle et l’Opinion nationale, à un homme de leur choix, ayant leur confiance, faisant la part équitable à chacun dans cette propriété — commune au capital et au travail, — qui n’existe que par le concours de ces deux forces ?

Oui ou non, M. Schneider dispose-t-il absolument à son gré du dixième que lui accordent MM. Leneveux et Jezierski, et qui se transforme en millions dans sa caisse ?

Oui ou non, les ouvriers sont-ils privés de la libre disposition des fonds prélevés sur leur salaire pour la caisse de retraite ?

Si M. Schneider est devenu millionnaire, pendant que ses ouvriers restaient misérables ; — si M. Schneider est maître absolu du pain de ses ouvriers, tandis que ses ouvriers sont ramenés au travail par les gendarmes quand ils tentent de se mettre en grève, et ne peuvent flanquer M. Schneider à la porte, alors même qu’il les volerait et les exploiterait indignement ; — si M. Schneider peut user comme il l’entend de sa fortune pour imposer ses volontés à ses ouvriers ; — si ses ouvriers ne peuvent disposer des fonds de leur caisse pour le mieux de leurs intérêts, — nous n’avons débité « ni exagérations, ni énormités, à propose de la grève du Creuzot ; » nous avons simplement signalé d’odieux abus, et un état de choses aussi insultant pour la logique que pour le bon droit et la morale.

ARTHUR ARNOULD

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L’image de couverture représente Mme Laurent en Lucrèce Borgia, enfin une femme dans ces couvertures… elle vient de Gallica, là.

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Le journal en entier et son sommaire détaillé, avec la Question sociale ressaisie, sont ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).