Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

100. Mercredi 30 mars 1870

L’éditorial signé Arnould est bien sûr consacré au verdict de Tours (voir ci-dessous) ;

Collot reproduit un article du Temps sur « la Séquestration de Rochefort », situation anormale d’un prisonnier pour délit de presse ainsi mis au secret ;

Morot revient sur « L’Élection de Lyon » et la candidature Fonvielle ;

« La Haute cour jugée par la presse » est une très édifiante revue de presse ;

le conférencier-laboureur, Victor Lefebvre, se révèle tourangeau pour protester contre l’assimilation à Tours de ce procès ;

les « Nouvelles politiques » se passent au Sénat et bruissent de la possibilité que Picard et Trochu deviennent ministres (ils le seront après le 4 septembre, mais Francis Enne n’en sait rien), on y voit aussi le professeur de médecine Tardieu, qui a fait l’expertise médico-légale à Tours, tancé par ses étudiants ;

le « Bulletin du mouvement social » est très riche, je vous garde l’article de Varlin sur l’Association internationale des travailleurs, mais il y a aussi des nouvelles des ouvriers tullistes de Lyon, toujours en grève, des travailleurs et de l’exposition lyonnaise de 1871 et du progrès social à Lille ;

Malon livre son deuxième article sur « Le Collectivisme » (voir le journal daté du 19 mars et l’article complet ci-dessous) ;

une lettre d’Assi donne des nouvelles du Creuzot ;

je passe la revue de presse d’Alphonse Humbert ;

le résultat d’une élection partielle à Saint-Jean-d’Angély où un républicain va peut-être succéder à un maréchal d’empire ;

il y a des réunions publiques et des enterrements civils ;

dans les « Tribunaux », on juge un notaire pour détournements ;

« La Bourse » a été très froide aujourd’hui ;

« La Rampe » et autres nouvelles des théâtres concluent le journal — ai-je dit qu’il y a de plus en plus de publicité sur la dernière page?

Arnould, Varlin, Malon, Assi… quatre futurs membres de la Commune pour aujourd’hui.

L’ACQUITTEMENT

Nous le souhaitions — cet acquittement, — mais sans oser l’espérer.

Que c’était mal connaître l’empire et ses serviteurs !

Jamais machine gouvernementale n’a eu de meilleurs rouages, mieux graissés, fonctionnant avec plus de régularité et d’impassibilité.

Depuis l’arrivée de M. Émile Ollivier au ministère, — cela a surtout marché avec un entrain et une sorte d’ardeur audacieuse qui ne laisse rien à désirer aux plus exigeants.

*

Le 2 janvier, M. Émile Ollivier mettait la main au gouvernail de l’empire en détresse.

Le 10 janvier, Victor Noir recevait une balle dans le cœur, chez le prince Pierre Bonaparte, et Ulric de Fonvielle n’échappait à une mort certaine qu’à force de sang-froid et de courage.

C’était de quoi embarrasser… même les hommes de Décembre.

Pour M. Émile Ollivier, — ce fut un jeu.

Il y avait là le cadavre tout chaud d’un enfant, d’un républicain, et la France entière demandait justice.

La justice impériale fut aussi prompte qu’énergique.

On saisit au collet le député de la 1e circonscription, et on le condamna à six mois de prison, — il était évidemment coupable d’avoir causé la mort de Victor Noir, en ne se rendant pas, M. Rochefort, à l’invitation du prince qui l’attendait, rue d’Auteuil, 59.

Rochefort eût reçu la balle et Victor Noir vivrait encore.

Ce premier acte de vigueur et de répression accompli, on s’empara successivement de tous les complices.

Ce fut d’abord le tour de Paschal Grousset.

Le prince avait menacé ses amis de leur mettre « les tripes au vent. »

Cela ne pouvait se passer ainsi, dans un siècle civilisé, — et Paschal Grousset se vit lestement condamner à six mois de prison.

Quelques jours après, la rédaction entière de « l’ignoble » Marseillaise (style Pierre Bonaparte) entrait à Mazas, où la moitié de nos collaborateurs sont encore. Rien de plus naturel, — de plus logique, — de plus équitable.

Comme l’a fort bien dit M. le procureur général, à la haute cour, Victor Noir vivait dans un milieu dangereux, où l’on nourrissait les plus mauvaises passions.

Il fallait, avant tout, épurer ce milieu.

Restait Ulric de Fonvielle, — le principal accusé.

*

On l’a ménagé, d’abord, parce que la justice impériale unit la mansuétude à l’énergie ; — mais on aurait tort de croire pour cela, qu’elle faiblit, ou seulement qu’elle hésite.

Elle est patiente, — parce qu’elle est LA FORCE, — suivant la belle et juste expression de M. Émile Ollivier, qui n’a jamais mieux dit plus grande vérité.

Cependant, cette justice a déjà donné un premier avertissement au coupable.

Ulric s’était permis d’appeler assassin l’homme que la société accusait d’assassinat. — Dix jours de prison ont réprimé paternellement cette horrible calomnie.

Avant l’acquittement du prince, on ne pouvait faire mieux.

Maintenant que le prince est acquitté, les choses vont reprendre leur cours, et la vindicte publique n’attendra pas plus longtemps, — nous y comptons bien, — la satisfaction qui lui manque encore.

*

La haute cour a déclaré que Pierre Bonaparte n’avait point assassiné Victor Noir, et n’avait point tenté d’assassiner Ulric de Fonvielle. Voici dont une première concession accordée au pays.

Elle ne suffit pas ; — après l’acquittement de l’innocent, il faut la punition du criminel.

Le criminel est connu, aujourd’hui : — c’est Ulric de Fonvielle, — coupable, d’abord de faux témoignage, ensuite de tentative de meurtre sur la personne du prince Pierre Bonaparte, — de complicité avec Victor Noir.

Victor Noir a subi sa peine.

Mais Ulric de Fonvielle ?

On ne peut laisser circuler en liberté un homme aussi dangereux.

Le jury ayant déclaré que le prince s’était trouvé dans le cas de légitime défense, — il s’ensuit que sa vie était menacée.

Par qui ? — Par Victor Noir, par Ulric de Fonvielle !

*

Nous attendons, en conséquence, que ce dernier, soit non seulement poursuivi comme faux témoin, mais encore pour tentative de meurtre sur la personne du prince Pierre Bonaparte.

Il y a nécessité, urgence, qu’il en soit ainsi. La morale et la justice l’exigent également, et M. Émile Ollivier assumerait une bien lourde responsabilité, si, cédant à de vaines considérations, il ne faisait point passer avant tout les intérêts de la société.

Qu’on y réfléchisse — Ulric est un homme extraordinairement dangereux. — La froide habileté avec laquelle, voyant son projet découvert par le prince, il a su éviter de tirer un seul coup de pistolet, pour ne point se compromettre en révélant ses abominables desseins ; — l’effrayant machiavélisme avec lequel il s’est arrangé pour que Victor Noir, — désarmé, — fût frappé le premier, — tout dénote en lui un de ces hommes audacieux et profondément calculés, qu’il importe de réduire à l’impuissance absolue de perpétrer de nouveaux forfaits.

*

En réalité, on ne saurait trouver de comparable à cette prodigieuse et sinistre habileté que l’habileté plus effrayante encore de ce Victor Noir, — criminel de vingt ans, — qui, une balle dans le cœur, songe encore à prendre son chapeau de la main droite pour détourner les soupçons et fournir un argument irréfutable à son futur et éloquent défenseur.

*

Mais à quoi bon insister ?

Nous vivons sous le ministère d’Émile Ollivier ; — Napoléon III règne toujours ; — le prince Pierre Bonaparte est en liberté.

Que les bons se rassurent, et que les méchants tremblent.

ARTHUR ARNOULD

Association internationale des Travailleurs

Fédération ouvrière lyonnaise

L’assemblée générale des adhérents lyonnais de l’Association internationale [des travailleurs à laquelle nous] avons eu l’honneur d’assister comme délégué des sections parisiennes, a été vraiment remarquable, aussi bien par la valeur des discours prononcés et l’importance de la besogne faite, que par le bon ordre qui n’a cessé de régner parmi cette nombreuse assemblée de cinq mille travailleurs.

La bourgeoisie persiste à dénier aux travailleurs les capacités politiques et organisatrices, afin de s’en prévaloir pour conserver le monopole des affaires publiques ; aujourd’hui la preuve est faite, nous savons par l’expérience, maintes fois répétée, que les travailleurs savent se réunir par milliers, discuter paisiblement de leurs intérêts les plus chers et s’entendre, presque toujours à l’unanimité, sur les résolutions à prendre. Quelle différence avec les assemblées bourgeoises, à ne citer que celle du palais Bourbon !

Cette différence, d’ailleurs, est bien naturelle ; les travailleurs, dans leurs réunions, n’ont pas à défendre de privilèges, ce n’est point l’ambition qui les guide dans leurs délibérations, ce qu’ils veulent c’est la justice pour eux-mêmes comme ils la veulent pour tous, et dans ces conditions il est facile de s’entendre.

Le but de cette assemblée des travailleurs lyonnais était de réunir fédérativement les groupes jusqu’alors isolés, et de coordonner leurs efforts dans une action commune, afin d’unifier la revendication du travail et de la rendre ainsi plus puissante et plus efficace.

Jusqu’alors les efforts de cette population lyonnaise, si active et si énergique, s’étaient souvent perdus dans de vaines divisions de personnalités et surtout de manières de voir. De même qu’à Paris, il y a quelques années, les uns prétendaient que la coopération pouvait suffire pour affranchir le peuple de l’exploitation ; d’autres, et c’était le plus grand nombre, ne voyaient que la révolution politique pour le soustraire à l’arbitraire et au despotisme.

C’est au milieu de ces éléments opposés que l’association internationale était venue planter son drapeau. Aussitôt elle était devenue le point de mire de toutes les attaques, son but étant de poursuivre en même temps les améliorations pratiques réalisables dans la société actuelle, et l’étude de la réorganisation radicale de la société, c’est-à-dire la révolution sociale.

Enfin, l’année dernière, les nombreuses grèves dans lesquelles l’impérieuse nécessité a entraîné la plupart des ouvriers lyonnais, en les forçant à reconnaître qu’ils souffraient non moins des conditions économiques que de l’état politiques de la société actuelle, les a poussés vers l’Internationale pour obtenir, par elle, l’appui de leurs frères des autres pays. Avec cela la désillusion qu’ils ont éprouvée par la défection des députés radicaux, mais bourgeois, sur lesquels ils avaient compté comme révolutionnaires, les a définitivement amenés à comprendre ce que l’association internationale avait inscrit dans le premier considérant de ses statuts, que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Dans cette situation nouvelle exceptionnellement favorable, le bureau lyonnais de l’Internationale a dû songer à l’organisation corporative et fédérative des travailleurs lyonnais, et après avoir aidé puissamment, l’année dernière, à la constitution des sociétés des corps de métiers, il devait, conformément aux résolutions du congrès de Bâle, compléter son œuvre, cette année, par la réunion en une fédération de toutes ces sociétés. C’est le but qu’il devait atteindre dans la réunion dernière.

La place me manque pour résumer les excellents discours prononcés dans cette réunion, d’abord par le citoyen Albert Richard sur les principes, le but et les moyens d’action de l’Internationale, et ensuite par les délégués de diverses sections. Il me suffira de dire que tous ces discours, chaleureusement applaudis, ont été d’énergiques affirmations de l’esprit de solidarité qui doit unir la classe laborieuse en même temps qu’une démonstration pratique de la nécessité de cette union universelle des travailleurs pour leur permettre de s’affranchir de toutes exploitations et de tous despotismes économique, politique et religieux.

Le projet de statuts de la fédération ouvrière lyonnaise, élaboré par la commission d’initiative, a été adopté à l’unanimité par l’assemblée, sauf à être amendé plus tard par les corporations adhérentes. Puis une commission de quinze membres a été nommée séance tenante pour former le premier noyau de la commission fédérale ; pour la compléter chaque société adhérente devra déléguer deux de ses membres qui s’adjoindront à elle.

En somme, la réunion a eu un plein succès, et nous ne doutons pas de la Fédération ouvrière lyonnaise, une des plus sérieuses et des plus solides branches de l’Internationale.

E. VARLIN

LE COLLECTIVISME

Deuxième article

Le principe collectiviste ne pouvait en rester à la déclaration du congrès de Bruxelles.

Pendant l’année qui suivit, le droit de propriété fut vivement discuté dans de nombreux groupes ouvriers, et, au congrès de Bâle, la discussion sur ce point prit une importance capitale. La propriété individuelle (modifiée bien entendu) fut vaillamment défendue par les délégués « mutuellistes » et un délégué « positiviste » ; le résultat n’en fut pas moins décisif : 54 voix contre 4, et 15 abstentions, votèrent :

1° Le congrès déclare que la société a le droit d’abolir la propriété individuelle du sol et de faire entrer le sol en collectivité.

2° Il déclare qu’il y a nécessité de le faire.

On le voit, c’était autrement explicite que la déclaration de Bruxelles. Quant à la manière dont la société devrait organiser le travail agricole, deux opinions se produisirent dans la commission : la majorité était d’avis que le sol fût exploité par les communes solidarisées ; la minorité pensait que la société devait accorder l’occupation de la terre, soit aux agriculteurs individuels, soit, de préférence, aux associations agricoles. À la proposition de Paepe, le congrès adopta un ensemble de mesures pour la transformation de la propriété que nous donnons ci-dessous :

1° La propriété foncière est abolie, le sol appartient à la collectivité ; il est inaliénable ;

2° Les cultivateurs fermiers payeront à l’État la rente qu’ils payaient aux propriétaires ; cette rente tiendra lieu d’intérêt et servira au payement des services publics, tels qu’instruction, assurances, etc. ;

3° Comme mesure transitoire, il est convenu que les petits propriétaires qui exploitent leurs terres par leur travail personnel pourront rester leur vie durant possesseurs de cette terre sans payer de fermage ; à leur décès, l’impôt foncier de leurs terres sera majoré au prorata de la rente des autres terres de même valeur et sera, par conséquent, transformé en rente foncière. Dès lors, l’impôt foncier sera aboli pour ces terres, comme il l’est déjà pour celles qui payent la rente ;

4° Les baux seront à vie pour les cultivateurs individuels ; ils seront du terme de… pour les associations agricoles (un terme plus élevé que la moyenne de la vie) ;

5° Les baux seront néanmoins résiliables par les individus ou par les associations agricoles pour des causes déterminées d’utilité particulière ;

6° Les baux seront personnels ; la sous-location est interdite ;

7° Le sol est évalué au commencement et à la fin de chaque bail. Si, à la fin du bail, il y a plus-value, la société la rembourse, s’il y a moins-value, la société peut se rembourser sur les objets-meubles que l’occupant ou l’association aurait laissés ;

8° Afin de pousser à l’association dans l’agriculture, les associations agricoles auront la préférence pour la location de la terre. Après les associations, cette préférence existera encore pour les enfants de l’occupant décédé qui auraient travaillé avec leur père ;

9° Afin de simplifier la question du domaine foncier, l’administration en sera confiée, dans chaque commune, au conseil communal, nommé par tous les habitants majeurs de la commune. Ce conseil pourvoira en particulier à la réunion des parcelles et à la délimitation des possessions, de façon à arrêter le nivellement. Les communes pourront même ne constituer qu’une seule association agricole, si telle est la volonté des habitants ;

10° L’État, de concert avec les commissions agricoles nommées par les agriculteurs, s’occupera des grands travaux de reboisement, de défrichement, de dessèchement, d’irrigation ; il s’entendra avec les compagnies des travaux ruraux qui pourraient se constituer pour effectuer ces grands travaux d’ensemble.

Nous avons déjà dit que le « collectivisme » ne constitue point un système complet, il est encore moins une conception individuelle ; issu de l’observation des faits et du choc de cent idées, il est simplement le préliminaire [? une ligne effacée] prochain triomphe, les prolétaires de tous pays élaborent dans leurs assemblées.

C’est pourquoi au lieu de faire une exposition de l’idée, nous avons préféré un coup d’œil historique, ce qui, en l’état d’isolement où les oppresseurs de la France se sont efforcés, jusqu’à ce jour, de maintenir les ouvriers français n’est peut-être pas inutile.

Cependant, comme il est vrai que, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, un mouvement donné a pour conséquence immédiate une série de mouvements correspondants, l’entrée du sol dans la collectivité entraîne nécessairement une transformation complète des relations sociales.

Aussi ne comprendrait-on pas le « collectivisme » s’il ne signifiait au moins :

1° La matière première et les instruments du travail collectif mis à la portée de tous.

2° Le travail, grâce à la suppression de la prélibation capitaliste, grâce surtout à l’application croissante des données scientifiques, de plus en plus rémunérateur, de moins en moins exténuant, c’est-à-dire assurant à ses agents le loisir, cette condition capitale du développement moral, et l’abondance, cette condition capitale du développement physique.

3° Les services publics (transports, viabilité, exploitation des mines, etc.) assurés à tous à prix de revient.

4° La suppression de la prélibation commerciale par l’établissement de « bazars d’échange » dans tous les lieux où besoin sera.

5° L’organisation de la commune sociale au gré des contractants, réserve faite des intérêts généraux de la collectivité supérieurs à tous les droits.

6° La redevance sociale payée par les usufruitiers de la propriété commune servant à assurer aux enfants l’instruction intégrale et professionnelle, aux travailleurs la sécurité, aux faibles le droit aux jouissances de la vie, aux vieillards le repos, à tous l’égalité.

Nous pensons bien qu’il est inutile de parler de la transformation politique qui sera plus radicale encore que la transformation sociale, parce que là, il n’y a qu’une œuvre d’élimination à mener à bonne fin, et les détenteurs de l’autorité en sont chargés, au grand bénéfice de la Révolution, de la rendre aussi nécessaire qu’inévitable.

Le prochain congrès de l’Internationale qui aura lieu à Paris, à partir du premier lundi de septembre et qui comprend dans son ordre du jour « le crédit, l’instruction intégrale, les sociétés de résistance, le gouvernement direct du peuple, » traitera au long ce que nous n’avons pu qu’effleurer, le côté organisateur du collectivisme.

B. MALON

Creuzot, le 26 mars 1870

Citoyen rédacteur,

Pendant que la Chambre était prorogée, M. Schneider est venu ici et a assemblé le conseil municipal avec un certain nombre de contre-maîtres. (Tous les conseillers, moins trois, sont employés de l’usine.)

Par suite des derniers événements qui ont troublé notre cité, et qui ont fait tant de mal à mon prestige, a dit l’illustre président, j’ai besoin que vous me fassiez connaître quelles sont en ce moment les aspirations de la population et les dispositions de mes ouvriers.

Tous d’une seule voix lui attestèrent que la population et les ouvriers regrettaient le moment d’oubli qui les avait entraînés à la suite de meneurs étrangers pendant la grève, que son prestige actuel ne laissait rien à désirer, et qu’il pouvait compter sur un avenir plus brillant encore que par le passé.

À ces protestations de dévouement, il répondit que son conseil, pas plus que ses employés, ne connaissaient les dispositions malsaines et révolutionnaires des uns et des autres, mais que lui, il savait tout, qu’ainsi une liste de conseillers municipaux était déjà arrêtée pour remplacer le conseil qu’il a l’honneur de présider ; qu’en tête de cette liste on voyait figurer Assi, Janin, Alemanus, Thibaut, et autres personnes du même calibre.

Qu’en présence de ces révolutionnaires, en présence des dispositions des ouvriers et de la population, de l’inertie de son conseil et de ses employés, il ne doutait pas que la liste perturbatrice ne passât à une grande majorité aux prochaines élections.

Qu’en présence de ce désastre probable, la division des intérêts de la ville et de ceux de l’usine, il renonçait aux projets qu’il avait conçus primitivement.

Qu’il voulait augmenter de 6,000 âmes la population, mais qu’il la ferait réduire d’autant. Il ne construirait point d’abattoirs, ni les lavoirs publics qu’il avait promis : les eaux de Broye, également promises ne viendraient pas au Creuzot ; les trottoirs de la ville ne seraient point réparés ; il ne ferait plus aucun sacrifice pour l’école communales dont les élèves recevaient de si mauvais principes, qu’ils ne le saluaient même pas dans la rue !

Il remplacerait cette institution laïque par des frères de la doctrine chrétienne.

En ce qui concernait l’usine, il avait eu l’intention de faire dans la forge un troisième four à puddler, il ne le ferait pas. Il devait monter trois fours Bessemer ; il se contenterait de celui qui est établi ; il abandonnait son projet d’aciérie ; il allait réduire ses ateliers de construction à de simples ateliers de réparation. Enfin, si comme il est probable, ce déplorable conseil prenait la direction des affaires de la ville, il l’abandonnerait à ses propres forces et se retirerait honnêtement chez lui, donnant à gérer l’excédent de la caisse actuelle montant à 395 francs.

Un seul osa répondre qu’il s’exagérait sans doute l’hostilité de la population, qu’il devait continuer son œuvre de paternité.

C’est bien, riposta M. Schneider, vous êtes mal renseigné, et vous ne me tromperez pas. Je ne ferai rien, j’abandonnerai le pays qui marche à une ruine certaine, j’ose même croire que Mme Schneider qui donnait de sa bourse 40,000 francs par an pour entretenir un ministre protestant et soutenir cette religion, retirera probablement cette prodigalité inutile.

Deux jours plus tard, a-t-on dit, la panique était sur tous les visages. La propriété était perdue, le commerce anéanti, et l’ouvrier sans pain.

Heureusement que cette prétendue panique n’a atteint que les dévoués, le conseil actuel, les agents de l’usine et les mouchards. Les ouvriers et les honnêtes gens se sont dit [? ligne effacée] une compagnie et tout un pays, que M. Schneider jouait la comédie ; que ses menaces n’avaient qu’un but ; effrayer les électeurs propriétaires et les électeurs ouvriers pour que, aux élections, la liste proposée par lui et composée de ses employés et des satisfaits fît son chemin. M. Schneider a oublié de dire combien la caisse de secours mutuel avait payé de vin de Bordeaux, l’an passé, et quand il comptait donner la gestion de cette caisse aux sociétaires après avoir exprimé si nettement son opinion à cet égard.

Les arrestations continuent ; aux heures où l’on a l’habitude d’aller travailler, ceux qu’on rencontre dans les rues sont arrêtés, sans qu’on leur dise pour quel motif.

ASSI

P. S.— Un mandat d’arrêt est lancé contre moi. M. Schneider, après m’avoir fait arrêter comme déserteur, quand j’avais mon congé, a, sans doute, imaginé un autre prétexte aussi valable pour me faire mettre en prison. Voici les élections municipales qui approchent ; et dame ! un conseiller qui voudrait savoir ce qu’on fait de l’argent de la ville, c’est ennuyeux, surtout dans un pays où, malgré l’octroi, les jeunes de dix-huit ans payent 6 fr. d’impôts pour les rues et le feu d’artifice de la Saint-Laurent (15 août, fête du Creuzot).

Que M. Schneider me dise pourquoi, et de quel droit il veut me faire arrêter ? Les citoyens sont égaux devant la loi : il a une usine, je travaille chez moi, je suis constructeur aussi ; je travaille seul, il est vrai, et je ne retiens pas 2 1/2 % à mes ouvriers.

Il m’avait envoyé une partie de ma paye et mon livret par un agent de police. Après réclamations et quand j’ai menacé de faire un procès à la compagnie qui me soutenait que j’avais reçu mon compte, ils se sont alors décidés à m’envoyer 17 fr. 10 c. par un agent de ville.

Je vous prie de publier cette lettre pour montrer que, sans avoir de baïonnettes à mes ordres, je suis libre de dormir en paix comme tout citoyen devrait pouvoir le faire.

Les arrestations croissent de plus belle.

Pour copie conforme : J. BARBERET

*

Pierre Bonaparte songe, après le crime, qu’il pourrait perdre sa pension, c’est ce qu’a représenté Duclaux pour notre image de couverture, que j’ai trouvée sur Gallica, là.

*

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