Plutôt que de vous « pondre » un énième article sur la déclaration de guerre (avec dépêche d’Ems et tout le tintouin), je laisse la parole à deux « témoins », Gustave Lefrançais et Jules Vallès.

Des Souvenirs d’un révolutionnaire, de Gustave Lefrançais:

16 juillet 1870.

« Voter oui, c’est assurer la paix », avait-on dit sur tous les tons aux paysans. La crainte de la guerre et d’une révolution a fait le succès du plébiscite [du 8 mai].

Mais ce succès ne suffisait pas aux bonapartistes qui sentent, malgré tout, le gouvernement ébranlé.

Une guerre amenant quelques nouvelles victoires lui était indispensable pour relustrer sa gloire et lui permettre de se débarrasser en même temps de tous ceux avec qui, sans cela, il lui faudrait forcément compter bientôt.

Le prétexte est tout trouvé. Un principicule d’Allemagne vient d’être appelé au trône d’Espagne. Cela suffit, et, hier, la guerre a été officiellement déclarée.

[J’interromps brièvement ces souvenirs pour préciser les dates: la mobilisation a été décidée le 13 ou le 14 juillet, approuvée le 15 par le Corps législatif, la guerre a été décidée le 17 juillet et officiellement déclarée le 19 juillet.]

Des bandes enrôlées par la police parcourent les boulevards tentant de chauffer l’enthousiasme en hurlant La Marseillaise coupée de cris: « À Berlin! À Berlin! » Mais ça « ne mord pas », comme je l’entends dire par un policier à ses hommes, au milieu d’une foule de curieux qui ne s’associent nullement aux hurlements patriotiques dont on nous assourdit.

[J’ai un léger doute sur le fait que La Marseillaise, chant révolutionnaire, ait été chanté comme un chant patriotique dans la rue, ce jour-là. Il est vrai qu’elle a été chantée à l’Opéra quelques jours plus tard, comme c’est évoqué dans un ancien article.]

J’arrive au café de la Porte-Montmartre que nous appelons le « Bras-Cassé », quelques minutes après la dispersion brutale d’une colonne d’internationalistes manifestant en faveur de la paix.

Avant de passer la parole à Jules Vallès, je rappelle que l’Association internationale des travailleurs, dont les dirigeants parisiens ont été condamnés (ou sont en fuite) a réussi à publier un manifeste contre la guerre, « Aux travailleurs de tous les pays » (que vous pouvez lire dans cet article, qui fait le point sur ce que font les « internationalistes » en ce mois de juillet). 

Je ne sais pas si la manifestation à laquelle a participé Jules Vallès était la « colonne d’internationalistes » dont parle Gustave Lefrançais. En tout cas il a manifesté… Voici comment il raconte ce moment (dans L’Insurgé). 

Gare au bouillon rouge!

Ils en ont besoin, ils la veulent! La misère les déborde, le socialisme les envahit.

Sur les bords de la Sprée aussi bien que sur les rives de la Seine, le peuple souffre. Mais, cette fois, sa souffrance a des avocats en blouse, et il n’est que temps de faire une saignée, pour que la sève de la force nouvelle s’échappe par l’entaille, pour que l’exubérance des foules se perde au bruit du canon, comme le fluide qui tue va mourir dans la terre au bruit de la foudre.

On sera vainqueur ou vaincu, mais le courant populaire aura été déchiqueté par les baïonnettes en ligne, brisé par le zigzag des succès et des défaites!

Ainsi pensent les pasteurs de la bourgeoisie française ou allemande, qui voient de haut et de loin.

D’ailleurs, les pantalons garance et les culottes courtes de Compiègne ne doutent pas de la marche triomphale des régiments français à travers l’Allemagne conquise.

À Berlin! À Berlin!

J’ai failli être assassiné, au coin d’une rue, par une poignée de belliqueux devant lesquels j’avais hurlé mon horreur de la guerre. Ils m’appelaient Prussien et m’auraient probablement écharpé si je ne leur avais jeté mon nom.

Alors ils m’ont lâché… en grognant.

— Ça n’en est pas un, mais il n’en vaut guère mieux! Ça ne croit pas à la Patrie, les frères et amis, et ils s’en fichent bien que les cabinets de l’Europe nous insultent!

Je crois que je m’en fiche, en effet.

Tous les soirs ce sont des disputes qui finiraient par des duels, si ceux-là mêmes qui s’acharnent contre moi ne disaient pas qu’on doit garder sa peau pour l’ennemi.

Et les plus chauvins dans la querelle sont souvent des avancés, des barbes de 48, d’anciens combattants, qui me jettent à la tête l’épopée des quatorze armées de la garnison de Mayence, des volontaires de Sambre-et-Meuse et de la 32e demi-brigade! Ils me lapident avec les sabots du bataillon de la Moselle [un bataillon légendaire de 1793, qui est allé, mal chaussé — en sabots je suppose — jusqu’au Tyrol]; ils me fourrent dans l’œil le doigt de Carnot et le panache de Kléber!

Nous avons pris des bandes de toile, sur lesquelles on a écrit avec une cheville de bois trempée dans une écuellée d’encre : « Vive la paix! » et nous avons promené cela à travers Paris.

Les passants se sont rués sur nous.

Il y avait des gens de police parmi les agresseurs, mais ils n’avaient pas eu à donner le signal. Il leur suffisait de suivre la fureur publique et de choisir alors, dans le tas, ceux qu’ils reconnaissaient pour les avoir vus dans les complots, aux réunions, le jour de la manifestation Baudin [le 2 novembre 1868, au cimetière Montmartre] ou de l’enterrement de Victor Noir [voir cet article]. Sitôt l’homme désigné, la canne plombée et le casse-tête s’en payaient! Bauer [Henry Bauër, alors jeune journaliste] a failli être assommé, un autre jeté au canal!

Jules Vallès nous a déjà raconté la suite de cette histoire dans un ancien article. Auquel je renvoie.

*

L’image de couverture représente une manifestation en faveur de la guerre sur le boulevard Montmartre, elle est parue dans Le Monde illustré le 23 juillet 1870 (et se trouve donc sur Gallica, là).

J’ai utilisé les Souvenirs de Gustave Lefrançais (et me suis encore énervée contre les nombreuses coquilles qui émaillent ce texte dans mon exemplaire — La crainte de la guerre et d’une réSolution a fait le succès du plébiscite, y est-il écrit…) et L’Insurgé, ainsi que les notes des deux volumes Pléiade des Œuvres de Jules Vallès. Références ci-dessous.

Livres utilisés

Lefrançais (Gustave), Souvenirs d’un révolutionnaire, La Fabrique éditions (2013).

Vallès (Jules)Œuvres I, Pléiade, Gallimard (1975), — L’Insurgé, Œuvres II, Pléiade, Gallimard (1989).

Cet article a été préparé en mai 2020.