Je lis, encore, Le Canon Fraternité.

Florent Rastel:

Après le 20 décembre

Par l’omnibus N, l’Ancêtre, Jules et Passalas reviennent des obsèques de la mère de Blanqui. Le préfet de police voulait profiter de l’occasion. Il avait dit à ses sbires: « Derrière le cercueil de sa mère, celui-ci sans doute se montrera. Des ordres sont donnés pour surveiller la maison mortuaire; on suivra le convoi après la cérémonie funèbre, qui ne sera pas troublée; on trouvera avec un peu d’habileté l’occasion d’exécuter des mandats d’amener lancés depuis sept semaines contre le sectaire introuvable… »

Mais la contre-police de Raoul Rigault veillait dans le cortège, elle reconnaissait et suivait les agents de la Préfecture. Leur chef a été entouré de gardes nationaux et arrêté le temps pour l’Enfermé d’accompagner dignement sa mère à sa dernière demeure.

Je sais que la mère de Blanqui est morte pendant que celui-ci était emprisonné à Corte (voir cet article pour une liste chronologique des prisons qu’il a « habitées »). Je place un point d’exclamation au crayon dans la marge p.317 de mon Canon Fraternité.

Georges Duveau:

[…] à la mi-décembre, Cresson [le préfet de police, que nous avons déjà entrevu dans notre article du 12 novembre] eut une lueur d’espoir: la mère de Blanqui étant morte, le préfet pensa non sans naïveté que Blanqui assisterait aux obsèques et que la police pourrait facilement arrêter le vieux conspirateur derrière le convoi funèbre. Cresson dépêcha à l’enterrement un argousin; Raoul Rigault, familier de la préfecture, reconnut tout de suite, au cours de la cérémonie, l’agent de Cresson. Des gardes nationaux en armes arrêtèrent immédiatement le policier, le conduisirent à une mairie voisine où ils l’enfermèrent. Cresson étouffait de rage; il demanda qu’on intentât une action contre Raoul Rigault et ses acolytes, coupables de séquestration arbitraire. Le procureur de la République refusa d’entrer dans les vues de Cresson.

Je place plusieurs points d’exclamation indignés dans la marge de mon livre. Je note sans déplaisir que j’ai sans doute trouvé la source de l’erreur de Florent (ou plus exactement de Jean-Pierre Chabrol). Mais ce n’est plus un roman, c’est un livre d’historien.

J’ouvre mon Geffroy. Je ne me suis pas trompée: la mère de Blanqui est morte le 30 juillet 1858. Je consulte Maxime Jourdan, qui m’envoie un qualificatif violent et mérité et une image de l’acte de décès (reconstitué, nous sommes avant 1860 — sur l’état civil parisien, voir cet article). Augustine Sophie Brière de Brionville est bien morte à cette date dans le huitième (ancien) arrondissement de Paris (qui englobait d’ailleurs tous les lieux dont il va être question plus bas).

Duveau est la source de Chabrol, d’accord, mais quelle est donc la source de Duveau? Un essai dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France m’apprend l’existence d’un livre de souvenirs d’Ernest Cresson. Et ce livre est sur Gallica.

Ernest Cresson:

La mère de Blanqui meurt. Derrière son cercueil, celui-ci sans doute se montrera. Des ordres sont donnés pour surveiller la maison mortuaire; on suivra le convoi après la cérémonie funèbre, qui ne sera pas troublée; on trouvera avec un peu d’habileté l’occasion d’exécuter les mandats d’amener lancés depuis sept semaines contre le sectaire introuvable.

Mais dans le cortège Raoul Rigault veille. Déjà existe une contre-police qui a suivi et reconnu le chef des agents de la Préfecture. Le commissaire destitué [c’est Rigault] l’indique du doigt. Le fonctionnaire est entouré de gardes nationaux sous les armes; il est arrêté, emmené et livré à la municipalité la plus voisine. Cependant le maire, qui n’ose pas refuser ce singulier prisonnier, réfléchit ensuite et rend à la Préfecture son préposé. Aussitôt celle-ci saisit l’autorité judiciaire. Devant un procès-verbal sérieusement préparé et transmis sur l’heure, avec la vive recommandation d’une prompte justice certainement indispensable, le procureur de la république répondit par la plume de son substitut, M. Mariage: « Le fait et l’acte sont déplorables; l’arrestation est certaine; mais elle n’a pas été suivie d’une réelle séquestration. Aucune poursuite ne sera dirigée contre Raoul Rigault! »

Je laisse ce malheureux préfet de police à ses plaintes. Je vous prie d’admirer les presque caricaturales différences de style: le flic lettré, l’historien, l’écrivain… Et méditer le fait que ceci est un « témoignage » d’un des principaux acteurs. Qui est paru en 1901.

Quand même, il a bien dû se passer quelque chose qui ressemble à cette histoire… Ce n’est pas une pure invention, c’est un souvenir. Et je sais bien que « je me souviens qu’il s’est passé A » ne veut pas dire « il s’est passé A ». Mais indique qu’il a pu se passer quelque chose qui ressemble à A.

Retour aux sources.

Gustave Geffroy:

En ces derniers jours de novembre, le deuil privé s’ajoute au deuil public, par la mort d’une nièce de Blanqui, Marie Barellier.

Il n’y a donc « plus qu’à » consulter les tables décennales de l’état civil de Paris. Comme la BnF, les archives de Paris sont fermées, mais les registres sont en ligne. Je regarde les vingt registres des vingt arrondissements. Pas de Marie Barellier. Mon désappointement doit faire sourire Maxime Jourdan qui, fort de mon échec, trouve dans les mêmes registres une Marie Barrellier. Dont il m’envoie l’acte de décès. Que voici.

Elle était institutrice et avait trente-six ans. Elle habitait 269 boulevard Voltaire (apparemment les employés responsables de cet acte de décès du douzième arrondissement ne savaient pas que le boulevard du Prince-Eugène avait changé de nom quelques semaines plus tôt), mais elle est morte à l’hôpital Saint-Antoine le 20 novembre.

Et elle a été enterrée au Père-Lachaise le 22 novembre.

Et puis, bien entendu, comme je l’ai déjà remarqué (notamment dans l’article du 21 septembre), si l’on est dans la confusion, demander à Blanqui. À son journal, en l’occurrence. Qui a publié, dans son numéro daté du 23 novembre, cette annonce:

Et voilà la source de Geffroy! Ainsi nous avons la confirmation que l’enterrement était civil. Ouf. Et une indication que la « municipalité » évoquée par notre source policière devait être celle du onzième arrondissement: du 269 boulevard Voltaire au Père-Lachaise… Au fait, cette histoire d’emprisonnement d’un policier n’était pas non plus une invention du préfet de police. Elle est confirmée par Raoul Rigault lui-même, dans le numéro daté du 25 novembre de La Patrie en danger:

Raoul Rigault:

La police politique est abolie!

À M. Cresson

Vous aviez annoncé que la politique politique était supprimée. Vous aviez annoncé ce fait dans un factum immonde, publié dans le Journal Officiel.
Pour vous mériter les bonnes grâces de la réaction, — ce dont vous n’aviez guère besoin, — vous accoliez avec ignominie mon nom à celui de l’infect Lagrange.
Eh bien! Monsieur le Préfet, vous avez, ce jour-là, doublement et impudemment menti.
Je n’en avais jamais douté. Aujourd’hui, j’en ai la preuve matérielle.

À l’enterrement civil de la belle-sœur du citoyen Lacambre, assistaient trois de vos agents.
L’un d’eux, invité par nous à venir expliquer sa présence, a été conduit par les citoyens Raoul Rigault, Gaston Dacosta, Breuillé et Leblanc, à la mairie du XIe arrondissement.
Là, devant le citoyen Mottu, l’agent a avoué qu’il avait été envoyé à l’enterrement par ses chefs, pour voir « quels étaient les hommes politiques présents. »
Les hommes politiques! c’est assez clair, n’est-ce pas?
Une autre fois, impudent menteur, avocat de bonne race, soyez moins maladroit!

Raoul Rigault

Le style Rigault manquait à notre échantillon!

J’ai l’habitude de dire que l’on reconnaît un authentique témoignage au fait que les dates y sont fausses. Ici la date « mi-décembre » de Duveau, que Chabrol a transformée en « après le 20 décembre » alors qu’il s’agissait du 22 novembre, ne vient pas vraiment de la « source »: l’histoire racontée par Cresson n’est pas datée. Mais elle intervient, dans son livre, après une mention du 13 décembre.

Par un remarquable sens de l’à-propos, notre ami Émile Dereux — celui du beefsteak et de la Marianne, voir notre article du 15 novembre — écrit un article sur le personnel de la préfecture de police qui paraît, justement, dans La Patrie en danger datée d’aujourd’hui 22 novembre (c’est-à-dire qu’il est paru hier).

Au fait. Je ne sais pas si Blanqui était à l’enterrement!

*

Je remercie Maxime Jourdan pour son aide généreuse.

Le citoyen Mottu a eu fort à faire ce 22 novembre. Outre accueillir le prisonnier de Rigault, il devait se préoccuper… de la nourriture de ses administrés. L’affiche qui sert de couverture à cet article vient d’un recueil de murailles politiques et je n’ai malheureusement pas trouvé une image de meilleure qualité.

Livres cités, dans l’ordre de leur apparition

Chabrol (Jean-Pierre)Le Canon fraternité, Paris, Gallimard (1970).

Duveau (Georges)Le Siège de Paris, Hachette (1939).

Geffroy (Gustave)Blanqui L’Enfermé, L’Amourier (2015).

Cresson (Ernest)Cent jours du siège à la préfecture de police: 2 novembre 1870-11 février 1871, Plon-Nourrit (1901).

Murailles politiques françaises, Paris, A. Le Chevallier (1873-1874).

Cet article a été préparé en juin 2020.