C’est un roman. Il est paru en 1913.

L’auteur, Lucien Descaves (1861-1949), écrivain (bien sûr), collectionneur, dans la mouvance libertaire, un des membres fondateurs de l’Académie Goncourt si vous voulez une référence plus convenable.

Dans son œuvre, il y a deux romans « sur » la Commune, La Colonne et Philémon.

Philémon n’est pas un roman de cape et d’épée, le personnage principal ne s’appelle pas Philémon, le roman ne « se passe » pas pendant la Commune et d’ailleurs, d’une certaine façon, il ne « se passe » pas.

Dans Philémon dit « je » un narrateur plus ou moins confondu avec l’auteur. Il observe ses voisins, accumule des indices de ce qu’ils sont, ces indices s’assemblent, comme une « image dans le tapis », pour acquérir du sens, et le roman devient un roman historique, « sur » la Commune.

Sous la forme, à la fois d’une enquête (ce qui était moins courant en 1913 qu’aujourd’hui) et d’une sorte de recherche du temps, sinon perdu, du moins passé, puisque les personnages sont des vieillards, enfin, des personnes âgées (et je n’irai pas plus avant dans la langue de bois).

Avec des modes narratifs variés, monologues, dialogues, citations…

On n’arrête pas le murmure
Du peuple, quand il dit: j’ai faim!
Car c’est le cri de la nature:
Il faut du pain! Il faut du pain!

(en parlant de poésie populaire… celle-là est de Pierre Dupont, vers 1848).

Voilà un romancier qui, en d’autres termes, applique à la littérature, des méthodes de l’histoire.

Ah! que tout cela est bel et bon!

Le personnage principal, qui ne s’appelle pas Philémon mais est bien un « vieux de la vieille » — ce n’est pas Vingt ans après, mais quarante ans après — a été inspiré par Henri Mathey, qui commandait le fort de Vanves entre le 1er et le 8 mai (1871, naturellement) et fut, dit-on, nul comme soldat — comme beaucoup d’autres hélas — mais dévoué à la cause et d’un courage exemplaire. Henri Mathey s’exila en Suisse, fut bijoutier (c’est-à-dire ouvrier en bijoux) à Genève et condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée.

Ouvrier bijoutier, il avait commandé le fort de Vanves,

ainsi Philémon rédigera-t-il l’annonce de sa propre mort.

Quarante ans après la Commune (même si la première commémoration dont il est question dans le livre est celle de 1900), un regard en arrière vers Paris et la proscription communale en Suisse, par un auteur qui, pour mieux encore insérer son roman dans l’histoire, ne néglige pas de nous rappeler que nous sommes dans les années 1900, avec l’aide d’un de ses personnages, fils d’un des vieux de la vieille ami de Philémon-Étienne Colomès, le jeune Malavaux, qui participe aux discussions de la génération parentale en jetant un regard critique sur ce que furent les revendications de la Commune.

Le prolétariat a eu, lui aussi, des temps chevaleresques. Ils sont révolus. J’assistais au banquet des derniers preux de la Révolution.

« Savaient-ils exactement ce qu’ils voulaient, en la faisant? » me disait, à l’écart, Albert Malavaux, avant qu’on se mît à table.

Et je lui répondais: « Non. Ils savaient seulement ce qu’ils ne voulaient pas. C’est le fin mot de toutes les révolutions. Ils ne voulaient plus de l’Empire, avec sa fin désastreuse, et ils ne voulaient pas davantage d’un gouvernement d’incapables, qui avait achevé notre défaite et parafé notre amoindrissement. On leur a reproché l’insurrection devant l’ennemi encore chez nous…; mais ils n’ont pas choisi leur moment; il leur a été imposé par les circonstances, et il en sera toujours ainsi. »

Tout ça à la fois, plus le fait que c’est un roman « pro-communard », et voilà un authentique chef-d’œuvre où, pour citer encore une fois Amédée Dunois et son style romantique-révolutionnaire, bat le cœur de la Révolution du 18 mars.

Et pourtant, le roman est aussi une suite de longues listes de livres, et surtout de personnes, acteurs de la Commune, proscrits… et cela fonctionne bien, ce qui n’est pas si facile, croyez-moi!

Pourquoi Philémon? allez-vous demander. Eh bien, parce que Philémon et Baucis, naturellement. C’est qu’il y a une Baucis. Et que c’est un vieux couple, dont les malheurs (de vieux) — maladie, soins, mort de l’autre, maison de retraite ou pas, mort de l’un aussi, plutôt que de se rendre — servent de fil narratif au roman.

Baucis, donc. Une femme.

La preuve?

Quand on vous dit que Philémon est bijoutier, cela veut aussi dire… que Baucis fabrique des bijoux:

À n’importe quel moment de la journée, tantôt ensemble, tantôt séparément — comme ils chantaient — Philémon et Baucis poussaient vers la fenêtre une petite table garnie d’un outillage spécial et se mettaient à l’ouvrage. La femme paraissait entrelacer les mailles d’une chaîne dont l’homme ensuite, armé d’une pince, fermait les anneaux. Quand il en avait fermé un certain nombre, il prenait un livre et lisait, en face de sa compagne, toujours moins prompte à quitter la partie, et ne la quittant du reste que pour vaquer au ménage.

C’était une de ces maniaques du nettoyage, comme il y en a beaucoup dans la petite bourgeoisie et même dans le peuple.

J’ajoute un commentaire? Non, vous savez lire!

Le livre est empli d’hommages appuyés à « la femme », à « nos femmes ». Que les proscrits ont fait venir, quand ils ont eu trouvé du travail.

Ou pas.

Et qui ont travaillé, ça oui. La femme d’Arthur Arnould vendait des volailles — plus facile que de vendre des articles à des journaux? –, à Londres celle d’Eudes faisait du crochet pour nourrir sa famille — la générale Eudes! Victorine Loubet! — et la compagne (dévouée) de Theisz lavait le linge sale des autres. Bref.

Je vous fais grâce de l’infâme (et néanmoins poitevin) gendre et de sa participation aux obsèques de Philémon. Je garde un peu de Père Lachaise pour un prochain article « Mur ».

*

Et je finis par relever une petite pointe purement gratuite de Descaves, comme ça je peux dédier cet article à Jean-Pierre Bonnet (et aux amis d’André Léo):

Une des rares femmes de lettres dont Barbey d’Aurevilly, juge impitoyable, eût reconnu le talent, Mme André Léo, faisait la cuisine elle-même, dans la petite chambre que des amis lui avaient meublée à Montbrillant, et c’était elle encore que James Guillaume, un autre jour, trouvait en train de repriser ses bas… pas les bleus, les autres […]

Ah! que cet auteur est brillant et plein d’humour! que c’est drôle, cette rare femme de lettre de talent, qui en plus savait faire la cuisine, était un bas-bleu! Un bas-bleu, vous savez ce que c’est? Eh bien, demandons à Flaubert qui, entre « Barbe » (signe de force) et « Bases » (de la société), écrit dans son Dictionnaire des idées reçues:

Bas-bleu. Terme de mépris pour désigner toute femme qui s’intéresse aux choses intellectuelles.

Il y avait pourtant du sérieux à reprocher à André Léo — Descaves le fait aussi (je l’ai fait moi-même dans la biographie en ligne). Il est question du congrès de la paix et de la liberté, en septembre 1871 à Lausanne. C’est Philémon-Colomès qui raconte:

Mme André Léo, qui n’avait pas le don de la parole, peignit au vif dans le discours qu’elle lut, les atrocités de la guerre civile. Elle eut raison de laver la Commune du meurtre des otages, exécutés le 23 mai [sic] quand le pouvoir communal n’existait plus; mais elle eut tort de stigmatiser Raoul Rigault, qui était mort, et Théophile Ferré, qui allait mourir.

Mais est-il bien sérieux de faire dire à Philémon:

Elle [Paule Minck] et Mme André Léo ne jouèrent, pendant la Commune, qu’un rôle effacé.

Sans doute ignorait-il La Sociale, le tract « Frère on te trompe« , l’Union des femmes, le travail des ambulancières? Oui, c’est une révolution dans laquelle il n’y a eu que des personnages secondaires — c’est ce qui fait son intérêt — mais parmi ces personnages secondaires, il y a eu aussi des femmes. Elles ne sont effacées que parce qu’on les efface… Oui, il faudrait un article sur Paule Minck sur ce site.

*

C’est un beau roman. Écrit par un homme, certes anarchiste, mais en des temps (révolus?) où tout ça (la littérature, la politique) étaient des affaires d’hommes. Mais un beau roman. Lisez-le! C’est facile: il est disponible sur Gallica, et en plus dans une belle numérisation, ici, C’est une édition de 1922, dont l’éditeur s’appelait Georges Crès (et compagnie).

Résistance à l’effacement, la photographie de Paule Minck vient, elle aussi de Gallica, là, et d’un recueil de photographies ayant appartenu à Étienne Moreau-Nélaton.

Livres et articles cités et utilisés

Descaves (Lucien), La Colonne, Stock (1901), — Philémon, vieux de la vieille, Ollendorff (1913).

James (Henry), Le motif dans le tapis, Nouvelles complètes, bibliothèque de la Pléiade (2011).

Roche (Anne)Le Roman et la Commune, Jalons pour une description, International Review of Social history 17 (Avril 1972).

Dunois (Amédée), Notice sur Lissagaray, dans Histoire de la Commune de 1871, E.S.I (1929).

Flaubert (Gustave), Dictionnaire des idées reçues, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade (1952).

Léo (André), La Guerre sociale, G. Guillaume fils, Neuchâtel (1871).