Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

80. Jeudi 10 mars 1870

Nouvelle rigueur contre le journal et Rochefort, Arthur Arnould qui avait l’autorisation de voir Rochefort deux fois par semaine, s’est fait refuser cette autorisation le 8 mars, Ulric de Fonvielle n’a pas pu le voir non plus, alors que Pierre Bonaparte a toutes ses aises ;

c’est une lettre de l’éditeur Maurice La Châtre à Pietri qui suit, celui-ci rappelle le temps où il avait eu le droit de rendre visite à Louis Napoléon Bonaparte au fort de Ham en 1841, à la demande même du prisonnier, alors que Pietri ne répond même pas à sa demande de voir Rochefort ;

« Le Conseil municipal de Paris », c’est le titre de l’éditorial, signé Arthur Arnould, et c’est aussi le sujet contre lequel se liguent toutes les attaques contre le suffrage universel (un tiers des membres nommés, les autres élus par des électeurs de plus de 25 ans ayant cinq ans de séjour) qui est actuellement la seule expression de la souveraineté populaire ;

dans les « Nouvelles politiques », j’ai un remords d’avoir négligé jusque là les informations sur une possible gestion civile de l’Algérie (je donnerai plus d’informations avec le numéro daté du 14 mars), la plupart des autres portent sur l’ouverture de la session parlementaire, on sera rassuré de savoir que Gambetta est convalescent (voyons ce qu’il va faire…) ;

on annonce (sous réserves) une épidémie de variole à la Santé ;

retour de « La Chambre », dont je garde une phrase :

La gauche sourit, elle est contente ; elle fait de la politique — paraît-il,

qui est un excellent résumé et m’évite de m’attarder sur le divin Jules (Favre) ;

pour le « Nouveau complot », voyez ci-dessous ;

évidemment il n’y avait pas de feuilleton hier (enfin, il y avait la chanson de Mathieu), mais les lecteurs de Claretie restent sur leur faim aujourd’hui ;

dans le « Bulletin du mouvement social », Augustin Verdure annonce que les bases d’une association des ouvriers de l’ameublement (ébénistes, sculpteurs, tapissiers, etc.) sont posées, que les ouvriers passementiers de Lyon viennent de se mettre en grève et qu’ils ont fait appel aux sentiments de solidarité de leurs frères stéphanois, et rend compte d’une séance extraordinaire de la Société ouvrière de la céramique de Paris ;

encore une anagramme dans les « Échos », Ollivier, lire viol (cette fois, ça marche) ;

dans la « Tribune militaire », Arthur de Fonvielle revient sur les militaires, qui n’auraient pas été capables d’écrire telle lettre (voir le numéro daté du 8 mars) pour remarquer que le discours de Lebœuf, ministre de la guerre, confirmerait une pareille appréciation, et s’intéresse à « la réorganisation de la garde nationale », plus ou moins démantelée depuis 1851, réorganisation à réaliser sur les bases du suffrage universel ;

je passe « Les Journaux » ;

suit une lettre touchante (voir ci-dessous) ;

je passe le « bulletin des travailleurs » ;

et les communications ouvrières (pour les chambres syndicales des ouvriers peintre en bâtiment, des ouvriers selliers et des ouvriers taillandiers et pour la Marmite) ;

il y a des réunions publiques ;

des faits divers ;

une « Sommation », les suites de la malheureuse affaire de la lettre « de Langlois » (insertion d’une vraie lettre du vrai Langlois) ;

et, oui, le compte rendu analytique reprend sa place, on y parle de l’Algérie, et il y a le fameux discours de Lebœuf (mais pas le divin Jules) ;

les listes de souscription ;

et les autres rubriques ;

dont les « Tribunaux » (encore six mois de prison pour Flourens, et trois pour Briosne et Lefrançais).

UN NOUVEAU COMPLOT

Hier, les jeunes citoyens du 20e arrondissement ont eu le malheur de se réunir à l’Hôtel-de-Ville pour tirer à la conscription.

Ces braves enfants de Paris, pour consoler ceux d’entre eux que le sort a rendu victimes de la servitude militaire, se sont groupés autour de drapeaux tricolores, et ont parcouru les rues en chantant, non le « beau Dunois, » mais la Marseillaise.

Une de ces bandes patriotiques est venue faire retentir les échos de la rue d’Aboukir d’accents généreux, des cris de : Vive Rochefort.

Une autre bande s’est dirigée, nous a-t-on dit, vers la rue Rossini, et a salué certain journal de police [Le Figaro] d’une façon peu faite pour inspirer à la société des gourdins réunis, le désir d’entrer en campagne.

Dans la soirée, les quartiers du Temple, de Belleville et de Ménilmontant semblaient en fête. Les groupes conscrits, précédés de jeunes enfants, allaient et venaient pacifiquement, en répétant à gorge déployée des refrains patriotiques.

Ce qui nous surprend, nous autres rédacteurs de la Marseillaise, nous qui avons déjà tâté du libéralisme de l’empire parlementaire, c’est d’avoir dormi dans notre lit, sans être réveillés brusquement par les argousins de M. Pietri, pour être jetés non moins brusquement dans les glacières de Mazas.

En effet, n’y a-t-il pas dans ces promenades, dans ces chants, un complot évident ?

Est-ce que cette surexcitation de la jeunesse parisienne est bien naturelle ? Comment, on entonne la Marseillaise dans un coin de Paris, et les collaborateurs de Henri Rochefort ne seraient point dans l’affaire ?

Allons donc, ce n’est pas possible ! M. Pietri, qu’est devenue votre poigne ? Où sont vos assommeurs, vos empoigneurs, vos geôliers, vos juges d’instruction et autres, de Juin et de Février derniers ?

Ne pas saisir une aussi belle occasion de sauver la famille, l’ordre, la propriété, le trône, l’autel, le ministère, enfin tout ce que l’on sauve d’ordinaire, c’est impardonnable.

Vous renoncez à jouer au coup d’État ! vous !

Seriez-vous malade ?

COLLOT

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Nous recevons la lettre suivante. Elle est fort touchante, et, malgré son caractère tout intime, nous la publions aujourd’hui, afin que nos lecteurs soient édifiés sur l’horrible situation que la police fait aux malheureux détenus.

MOROT

Mazas, le 4 mars 1870, sept heures du soir

Ma pauvre femme,

Je vous ai attendus aujourd’hui toute la journée, et personne n’est venu. Serais-tu plus malade, ou aurais-tu un de nos enfants malade, ou quelque autre accident ? Enfin, fais-le moi savoir par écrit, ou envoie-moi quelqu’un, que je sache au moins comment vous vous portez.

Julienne m’avait promis de venir aujourd’hui, et elle n’est pas venue. Je suis bien inquiet de savoir ce qui vous a empêchés de venir. Enfin, dites-le moi, bon ou mauvais, ne me cachez rien.

Si je pouvais être auprès de vous pour vous consoler ! Mais non ! le sort en décide autrement. Je n’ai pas encore assez souffert, il faut souffrir encore et toujours. On se fait vieux en prison, oh oui ! et bien vieux. Être séparé du monde et privé de toute sa famille, privé de toute liberté, moi qui étais si libre dans mon travail, et se trouver dans une telle position !

Tu penses bien ce que je peux souffrir loin de vous tous, après avoir été maltraité comme je l’ai été : ma pauvre tête est toujours bien malade.

Si seulement je pouvais manger ! Cela me soulagerait peut-être un peu ; mais point d’appétit. Les blessures du corps ne sont plus rien, ce sont celles de la tête qui me font mal ; et je suis tellement enrhumé depuis le jour de l’arrestation que je n’ai presque point de repos.

Je sais bien aussi que tu souffres autant que moi. Julienne m’a dit que tu étais bien malade, et que tu avais perdu ton lait pour nourrir le pauvre petit Julien, ce qui me fait beaucoup de peine pour vous deux.

Enfin, j’espère avoir de vos nouvelles au plus tôt. Tu me diras si Louis est encore malade. Tu me parleras en détail de tous les amis, comment se portent T… et la mère C… Ils sont donc morts ? ou ils sont partis.

Dis-moi tout, ne cache rien, si tu as vu J…, dis-le moi. Quant à moi mon sort est toujours le même, je suis toujours à Mazas. Si tu pouvais venir me voir, je te dirais bien des choses, mais puisque tu ne peux pas, nous causerons plus tard.

Faire souffrir dans le père une pauvre famille de neuf enfants et la mère, voilà ce que je ne comprends pas. Si ces messieurs pouvaient lire dans ma pensée, ils verraient que je n’ai jamais eu l’idée de faire le mal, mais au contraire, celle de faire le bien et je serais bientôt libre.

Enfin, fais ton possible pour te tranquilliser, vivez comme vous pourrez, et en paix, toi et les enfants. Ne pensez pas trop à ma misère ; vous, vous êtes libres, ne vous rendez pas esclaves. Un jour viendra où je serai libre aussi, ce jour n’est peut-être pas éloigné, et ce jour-là au moins, j’aurai le plaisir de pouvoir vous embrasser tous.

Donnez-moi de vos nouvelles tout de suite, afin que je m’ennuie un peu moins. Embrassez-vous tous à mon intention. Au revoir.

Un pauvre martyr qui se fait vieux.

X…

Maison d’arrêt de Mazas, division n°

Pour copie conforme : BARBERET

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L’estampe représentant le fort de Ham, haut lieu de la geste de Napoléon III, qui y fut emprisonné de 1840 à 1846 et dont il s’évada sous l’habit et le nom (Badinguet) d’un maçon. Elle vient de Gallica, là

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Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).