Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

94. Jeudi 24 mars 1870 

Gill a dessiné Ulric de Fonvielle (ci-dessus), l’accusé pendant son interrogatoire (image de couverture d’hier) et Paschal Grousset, qui font donc le haut de la page ;

suit le compte rendu des audiences encadrant un portrait de l’accusé relisez donc la description qu’en a faite Puissant dans le journal d’hier, des 21 (suite) et 22 mars ;

un résumé par Puissant ;

Rochefort est parti hier soir pour Tours ;

des compléments par Morot ;

le « Bulletin du mouvement social » annonce le départ d’une nouvelle grève au Creuzot (voir ci-dessous) ;

nous sommes déjà au milieu de la page 3 et, dans les « Nouvelles politiques » nous apprenons que Schneider a reçu une lettre du Creuzot pendant la séance qu’il présidait à la Chambre, lettre qui l’a fort ému ;

Germain Casse commente et publie la lettre que « le maître » (Napoléon III) a adressée à son ministre Ollivier « afin de mettre un terme au désir immodéré de changement qui s’est emparé de certains esprits » ;

et il ne reste plus beaucoup de place pour le reste.

L’AUDIENCE

22 mars

Bonaparte est toujours escorté de son capitaine de gendarmerie ; un maréchal de France me semblerait plus convenable. Hier Grousset, aujourd’hui Millière, comparaissaient accompagnés de deux gendarmes.

Comme hier, autour de lui, des gens flairant la fortune et l’occasion ; un tas de blafards béats et huileux qui singent la mélancolie en contemplant Son Altesse et tournent leurs yeux au blanc. De temps à autre, une pudique rougeur au front, minaudant du bec, la main sur la poitrine, dodelinant la tête, ils glissent discrètement à l’oreille du prince une parole tremblotante et servile que celui-ci accueille avec un sourire hautain.

Il semble plus nerveux, plus agacé qu’hier ; il triture plus fortement son carnet. Toutefois, il ne sort de son calme imposé que juste le temps indispensables pour coasser une injure à Millière. Il se contente, en général, de hausser les épaules aux dépositions défavorables et de se courber sur ses défenseurs pour leur jeter dans l’oreille des mots rapides.

Toujours, les mêmes exquises prévenances pour l’accusé, et chez M. le président la même insistance fatigante pour trouver en défaut des témoins sympathiques à la partie civile. Hier, l’affaire Gastier n’était qu’un simple acte de vivacitévivacité regrettable, il est vrai, et que vous regrettez, n’est-ce pas, prévenu ? Il était, encore, seulement regrettable qu’il eût commis l’acte en question (l’acte en question, c’est l’assassinat de Victor). Peut-être avait-il eu tort de s’engager dans une polémique irritante et de s’y jeter avec un certain emportement.

Ce matin, les formules interrogatives sont encore plus douteuses. À chaque instant, des parenthèses mitigeant la brutalité du fait : « Le témoin avance et je ne prétends point que son assertion soit exacte, » etc., etc.

Tout l’intérêt de la séance se résume en deux points importants. D’abord, la déposition de Millière, calme, austère, décisive, prononcée avec la franchise et la sincérité de l’honnête homme. Millière a prouvé, vis-à-vis de son brutal interrupteur, une courtoisie qui, — passez-moi la trivialité de l’expression en faveur de sa justesse — a retourné l’auditoire comme un gant. Quand il eut rappelé Bonaparte au respect des témoins, au nom de la réserve respectueuse que lui, témoin et ennemi loyal, manifestait pour l’accusé, un long murmure d’approbation a couru dans la salle, et le tribunal lui-même a tellement subi l’ascendant de ce fier langage que, en dépit de la vive opposition du procureur général qui voulait faire réintégrer notre ami dans sa prison, l’autorisation a été accordée à Millière de rester à l’audience.

Puis, Fonvielle a mis le paletot dans lequel Bonaparte avait logé sa première balle, et il a été constaté par M. Tardieu que, pour que le vêtement fût traversé de cette façon, Fonvielle avait été atteint pendant qu’il tirait en avant le parement de son paletot, avec le geste d’un homme qui cherche quelque chose dans sa poche ; c’est-à-dire qu’il n’avait pas son revolver à la main quand le prince a tiré son premier coup de pistolet.

Je reviens à la déposition si importante de Millière. Elle a définitivement opéré, en faveur de la partie civile, une réaction très accentuée dans la population hésitante jusqu’ici.

Le rôle comique a été rempli avec succès par le médecin de Son Altesse, le docteur Morel. Je vous transmets un échantillon textuel de ses phrases :

« Un malheur est toujours une chose regrettable. — Qu’auriez-vous fait à ma place ? me dit le prince.

— Monseigneur, répondis-je, est plus doux que moi, je les aurais tués tous les deux.

Une canne ni ouverte ni fermée ; je sais bien qu’une porte doit être ouverte ou fermée, mais une canne n’est pas une porte ; donc, etc.

L’auditoire éclatait ; M. Glandaz s’est hâté d’interrompre cette brillante série de cuistreries.

G. PUISSANT

(La suite à demain).

À propos des « meneurs » dont il est question dans l’article qui suit, j’ajoute une information : Nous avons vu (journal daté du 11 mars) que Varlin était allé à Lyon. Sur son chemin de retour, il est passé par le Creuzot, sans doute le vendredi 18 mars.

BULLETIN DU MOUVEMENT SOCIAL

Nouvelle grève au Creuzot

Dans un article que nous avons publié le jeudi 17 mars, sous le titre de Les expulsions au Creuzot, nous disions à M. Schneider, le puissant directeur de l’usine de cette localité :

Vous avez congédié Assy, vous avez eu une interruption de travail, une grève sans but, sans ordre, inconsciente de sa force.

Vous renvoyez cent ouvriers ; vous aurez la grève disciplinée, ardente, sans pitié. On ne sème pas impunément la souffrance dans soixante, quatre-vingts familles. Tout le monde travailleur est solidaire : aujourd’hui, pour les uns, demain pour les autres ! Si votre intention était de faire serrer les rangs aux ouvriers à qui vous commandez, vous pouvez vous flatter d’avoir réussi.

Nous étions loin de prévoir que nos prédictions dussent sitôt s’accomplir.

Voici une dépêche que nous venons de recevoir des ouvriers du Creuzot :

Nous sommes en grève ; les travaux sont abandonnés ; les mineurs demandent cinq francs pour douze heures de travail, et les manœuvres trois francs soixante-quinze centimes minimum. Nous comptons que les ouvriers étrangers ne viendront pas au Creuzot.

De son côté, la Correspondance Havas adresse aux journaux les dépêches suivantes :

Le Creuzot, 22 mars

Les ouvriers mineurs des deux puits principaux ont quitté, hier lundi, vers midi, lendemain de la paye, leurs chantiers de travail.

Trois d’entre eux ont donné le signal et ont parcouru les différentes galeries pour exciter leurs camarades à ne pas travailler et à remonter au jour.

Ce matin, la majeure partie des ouvriers n’est pas rentrée ; sur d’autres points de la mine, le travail n’a pas été interrompu ; les autres parties de l’usine ont conservé leur activité accoutumée.

Aucune réclamation, aucune demande de salaire n’a été formulée, ni avant, ni au moment de l’interruption du travail. Cet incident paraît être le résultat des excitations incessantes de meneurs qui ne font pas partie du personnel de l’établissement et dont le mobile paraît avoir un côté politique.

Tout porte à croire que cette interruption de travail est toute momentanée.

Le Creuzot, 23 mars, 11 h. du matin

Aujourd’hui, à six heures du matin, 240 hommes manquaient dans un puits, et les équipes ordinaires travaillaient dans les autres puits. Ce que voyant, les meneurs au nombre de 50, se sont réunis en bandes et se sont mis à parcourir les puits pour éteindre les feux, essayant d’arrêter par des moyens violents l’extraction du charbon. C’est ainsi qu’ils entendent la liberté du travail.

(Havas)

Ces audacieux ouvriers, que ne travaillent-ils pour rien, et que ne se laissent-ils mourir de faim pour engraisser leurs maîtres ?

Nos lecteurs remarqueront combien la dépêche que nous avons reçue diffère de celle de la compagnie Havas. D’après nos renseignements particuliers, la grève a pour but une augmentation de salaire et d’après les autres, elle ne serait qu’un simple incident, résultant des excitations incessantes de meneurs à la solde de la démagogie.

On reconnaît bien là les honnêtes et modérés !

A. VERDURE

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L’image de couverture est à la une du journal d’aujourd’hui, c’est un portrait d’Ulric de Fonvielle par André Gill.

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Le journal en entier, avec son sommaire détaillé est ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).