Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

127. Mardi 26 avril 1870

Lundi, ce soir, à huit heures, le Comité central républicain se réunit 9 rue d’Aboukir (c’est-à-dire au journal) ;

« Réponse d’un citoyen à un Bonaparte », c’est signé « Un citoyen », et c’est l’éditorial du jour — la proclamation de l’empereur, à laquelle il répond, se trouve dans les « Informations », page suivante) ;

et puis les « Nouvelles politiques » ;

Francis Enne a reçu une lettre de confirmation d’un des victimes de violences policières qui lui ont valu la poursuite dont il a été question dans le journal d’hier ;

« Une tentative de corruption », celle du comité central pour le plébiscite qui prétend allouer un franc par jour à chaque fondeur (souvenez-vous, les fondeurs en fer sont en grève), ce qui indigne A. de Fonvielle ;

Morot revient sur « La Question du pain » (voir le journal daté du 20 avril) ;

une « Revue des sciences », voilà ce que nous propose Alfred Naquet à l’emplacement du feuilleton ;

« Le cas de M. de Girardin » occupe Alphonse Humbert et je ne raterai pas l’aubaine d’un (presque) article de mathématiques (ci-dessous) ;

on écrit de Vierzon pour accueillir un enfant, même avec sa mère ;

un comité central s’organise à Paris pour faire de la propagande en province ;

dans les « Informations », la proclamation de l’empereur, comme je l’ai déjà annoncé, rien ne m’oblige à la reproduire et vous pouvez aller la lire dans le journal puisqu’il est en ligne ;

le « Bulletin du mouvement social » donne des nouvelles des grèves, celle des fondeurs en fer à Paris, celle des raffineurs, celle des tailleurs qui n’aura probablement pas lieu, grâce au bon sens des patrons, sont imminentes, celles des peintres en bâtiment, des ouvriers du papier peint, des cochers d’omnibus, des graveurs héraldiques, d’autres nouvelles, viennent de Nevers, d’Autriche, de Lyon où les lisseuses ont repris, et du Havre où les patrons coiffeurs ont accepté que leurs garçons finissent à deux heures les dimanches ;

encore deux lettres de Malon, de Fourchambault et de Torteron, que vous lirez ci-dessous ;

la section russe de l’Internationale à Genève écrit à la Marseillaise (et envoie de l’argent) ;

la polémique entre les ouvriers tullistes de Lyon et les patrons Baboin continue (voir les journaux datés des 28 mars, 14 et 20 avril), la lettre est signée de 272 ouvriers ;

les « Échos » annoncent le recensement prévu pour 1871 ;

des nouvelles arrivent du « mouvement antiplébiscitaire en province » sous la plume d’Alphonse Humbert ;

il y a des annonces ;

des « Faits divers », un incendie dans une mine, un autre semé par un train, encore un chez un fabricant de meubles, un affreux suicide;

il y a des « Réunions antiplébiscitaires », dont rendent compte Germain Casse et E. Morot ;

il y a d’autres réunions publiques ;

des « communications ouvrières » pour les ouvriers charrons du département de la Seine, les ouvriers menuisiers en cadres, etc., la fédération ouvrière lyonnaise de l’Association internationale des travailleurs ;

des listes de souscription ;

des théâtres.

LE CAS DE M. DE GIRARDIN

À la veille — ou au lendemain — de tous les grands événements, M. de Girardin a l’habitude de ramener sur sa personne l’attention du pays par quelque coup de tête de sa façon et par une mise en scène inaccoutumée de cynisme. Quand il voit tous les yeux dirigés vers le même point, il frappe un grand coup de grosse caisse, et lâche tout à coup une bourde épouvantable dont l’effronterie fait retourner la tête à tous les badauds.

C’est sa manière à lui de célébrer les grands jours de notre histoire !

Au moment donc où s’ouvre la période plébiscitaire, où l’empire va solennellement compter ce qui lui reste des fameux millions de suffrages qui ont fourni à M. Rouher l’occasion de tant de jolies phrases et de si beaux mouvements oratoires, nous devions nous attendre à quelque boniment tapageur du célèbre inventeur de : Confiance ! Confiance ! Notre espoir n’a pas été déçu. Seulement, la farce d’aujourd’hui est, il faut bien l’avouer, beaucoup moins réussie que celles d’autrefois.

Voici ce que M. de Girardin écrit dans la Liberté, à propos du vote plébiscitaire :

Le nombre des électeurs inscrits s’élevant à 10,500,000, s’il y a 8,500,000 votants, il y aura conséquemment 2,000,000 d’abstentionnistes ou d’absents. Ce que la loyauté et l’arithmétique prescriront de faire, nous le ferons consciencieusement.

Nous répartirons le nombre des abstentionnistes et des absents proportionnellement au nombre des votes exprimés. Si le nombre des OUI est cinq fois plus considérable que le nombre des NON, NOUS PORTERONS AU COMPTE DES OUI LES QUATRE CINQUIÈMES DES ABSTENTIONNISTES ET DES ABSENTS et l’autre cinquième nous le porterons au compte des NON.

Mais si le nombre des OUI l’emporte de beaucoup sur le nombre des NON, que faudra-t-il penser des irréconciliables et de leur prétention de représenter exclusivement « le peuple » ?

Voilà le malheur de ces intrigants vieillis qui ont fait de la duperie et de l’escamotage poli[ti]que l’unique étude de toute leur vie. Il vient un moment où ils ont tellement perdu la notion de l’honnête qu’ils ne se rendent même plus compte de ce qui révolte les consciences ordinaires, qu’ils ne voient plus à quelles limites la rouerie, pour rester habile, doit s’arrêter, et qu’ils ne s’aperçoivent pas, qu’au lieu de rire aux dépens des autres, ils ameutent et soulèvent l’opinion publique, qu’ils voulaient égarer.

L’habitude du mensonge devient chez eux une maladie, qui peu à peu pourrit la matière cérébrale, et tue l’intelligence — plus ils vieillissent, plus leur état s’aggrave.

M. de Girardin propose aujourd’hui d’ajouter au chiffre des oui les quatre cinquièmes des abstentions. Heureusement pour le parti bonapartiste que la période plébiscitaire est ouverte ! Si elle avait été reculée, c’eût été terrible. Dans six mois M. de Girardin aurait peut-être proposé d’ajouter au chiffre des oui, le total des non, des abstentions et des bulletins inconstitutionnels.

Et pourtant cet homme descendu aujourd’hui aux rôles de jocrisse, a été dans son temps une brillante intelligence.

La République est bien vengée.

ALPHONSE HUMBERT

La grève de Fourchambault et de Torteron

7 heures du matin

Cher citoyen,

J’ai enfin pu connaître la source de ce bruit terrifiant que quatre cents arrestations allaient être faites.

Un brigadier de gendarmerie avait entre les mains une interminable liste des noms de ceux qui devaient être renvoyés.

Tout fier de cette marque de confiance insolite en effet, de MM. Saclio [Saglio] et Chayet (non Challiet), il s’en allait chez les marchands inféodés à l’usine, montrant triomphalement cette liste des proscrits industriels.

On a cru naturellement que cette liste, colportée par un brigadier de gendarmerie, était celle des personnes qui doivent être arrêtées.

Les renvois ont pris des proportions effrayantes ; hier, il y en a eu plus de trente : ils continuent encore, on s’attend à plus de deux cents.

Ici, comme au Creuzot, le renvoi c’est l’exil perpétuel. Le père de famille est forcé de fuir, laissant les siens dans le dénûment et le désespoir.

Pour ma part, je suis la cause innocente de la désolation de trois familles. Je me suis tenu dans la plus grande réserve, sortant toujours seul, personne, à part quelques confidents ne savaient [savait] qui j’étais. Les directeurs de l’usine ne savent pas encore, à ce que je puis croire, car, s’ils l’avaient su ils auraient bien trouvé le moyen de me faire appréhender par les gendarmes ; n’importe, il a suffi que quelques amis vinssent parfois causer le soir avec un étranger aux allures indépendantes, pour être dénoncés par les mouchards de ces messieurs et condamnés à la misère et à l’exil.

Les commerçants qui n’ont pas consenti à être les mouchards de l’usine sont mis à l’index ; pour eux aussi, c’est la ruine.

Les ouvriers renvoyés sont traités avec un sans-façon étrange ; le règlement de l’usine force l’ouvrier qui veut s’en aller à faire ses 15 jours, mais on le renvoie à toute heure de la journée, 9 heures du matin, 2 heures du soir, et on lui paie juste le nombre d’heures qu’il a faites. À l’un d’eux il manquait 11 fr. sur son misérable mois, il s’est enfui précipitamment, « craignant que cette retenue n’ait été faite à dessein pour le provoquer à une réclamation et trouver un prétexte à le faire empoigner. » Un autre renvoyé de l’usine, après un séjour constant de 33 ans, n’a pas osé parler de sa huitaine de peu de sentir, au premier mot, la main d’un gendarme ou d’un lancier sur son épaule. Que vous diront vos lecteurs de patrons qui inspirent de pareilles craintes à leurs ouvriers ?

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Quand les exilés poussent la hardiesse jusqu’à demander la cause de la persécution dont ils sont l’objet, il leur est invariablement répondu : Vous êtes un mauvais sujet, un révolutionnaire. Qui disait que le sabre et le coffre-fort ne faisaient pas bon ménage ?

Ce qu’il y a de plus triste, c’est que dans les grands travaux dirigés et exploités par les compagnies financières les ouvriers sont traités ainsi. Qu’il s’agisse de mine, de métallurgie ou de chemin de fer, c’est toujours, à des degrés divers, la misère, la servitude et l’arbitraire. Il est évident que les mineurs de Commentry, qui ont également pour maître et seigneur M. Rambourg, qui les dirige en personne, ne peuvent pas être plus heureux. Et dire qu’il y a en France plus d’un million et demi d’ouvriers livrés ainsi à la rapacité sans frein des exploiteurs. Il n’y a pas là des réformes à faire, le mal est trop profond ; il faut une transformation radicale. Ils le savent bien, tous ces déshérités ; c’est pourquoi ils n’espèrent que dans la République égalitaire qu’ils s’obstinent à croire proche.

À demain des nouvelles du Creuzot et lundi du procès de Dijon.

On vient de recevoir le premier envoi de 2,000 fr., fait par la Marseillaise, du produit des souscriptions ouvertes dans ses colonnes.

Salut fraternel,

B. MALON

Torteron (Cher), le 23 avril 1870

Cher citoyen,

n’ayant pu, à mon grand regret, partir ce matin pour le Creuzot, et le train de Dijon ne devant partir qu’à minuit, je fais une seconde excursion dans le Berry. Les mineurs de Torteron persistent à défendre leur droit, ils prétendent que leurs réclamations sont trop justes pour qu’ils les abandonnent.

Mourir de faim pour mourir de faim, disent-ils, il vaut autant lutter avec énergie.

Ainsi ils font.

On ne parle pas de nouvelles arrestations dans le pays, ils ont eu le bonheur d’être peu connus de vue de leurs directeurs et des espions, c’est pourquoi, malgré leur désir, ceux-ci n’ont pu les désigner à leurs amis les gendarmes ; (car il est bien entendu qu’on ne s’est pas amusé à confectionner des mandats d’amener ; de bons gendarmes à forte poigne, munis de bonnes menottes étaient suffisants pour écrouer des manants pareils). Les mineurs berrichons profitent de la liberté que leur laisse la maréchaussée impériale, s’en vont par monts et par vaux travailler, les uns dans les champs, et les autres dans les bois. Ils ne s’ennuient pas, eux, de voir le soleil, et, à moins de concessions importantes, les directeurs de la compagnie ne sont pas prêts à les ravoir, du moins en grande partie. La terreur militaire n’a pas de prise dans ce pays, et ce n’est pas par l’intimidation qu’on les ramènera. Espérons que là, au moins, la force de l’oppression industrielle ne vaincra pas le droit et la justice.

L’idée de l’Internationale est très sympathique à ces paysans républicains ; nous comptons voir bientôt de nombreuses demandes d’affiliation à la grande association.Ce sera le commencement de l’union si désirée des paysans et des ouvriers que les réactionnaires s’acharnent à diviser. Lorsque le principe de solidarité ouvrière pénétrera dans l’humble hameau, comme dans la populeuse cité, et que les grandes questions sociales se discuteront sous le toit du laboureur comme dans les assemblées populaires de Paris ou de Lyon, l’oppression et l’exploitation auront vécu pour faire place à l’état social où, dans l’égalité de droit et de fait, tout homme sera libre et tous les hommes seront solidaires.

B. MALON

P.S. — Façon des directeurs de l’usine de Fourchambault d’annoncer à un ouvrier qu’il est renvoyé : Dites donc, vous, passez au bureau. Il y a longtemps que vous devriez être en prison.

À force de fréquenter les brigadiers de gendarmerie qu’ils ne quittent jamais, ces messieurs en sont presque arrivés à se croire gendarmes. — B.M.

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La caricature de Girardin est une photo de l’atelier Nadar, que j’ai trouvée sur Gallica, là.

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Le journal en entier, avec son sommaire détaillé est ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).