Connaissez-vous Amilcare Cipriani?

Italien, combattant avec Garibaldi, etc. Cela, vous le trouverez dans la notice du Maitron. Où vous lirez aussi qu’il a rencontré Flourens en Crète, où tous deux se battaient aux côtés des crétois en lutte contre l’empire ottoman.

Le reste de cet article, je vais le consacrer à remplir la courte phrase que cette notice consacre au siège de Paris (en août 2020):

Pendant la guerre franco-prussienne, il fit évader Flourens de la prison de Mazas et se prit part aux combats contre les Prussiens.

Qu’il faut évidemment lire ainsi: il prit part aux combats contre les Prussiens, puis fit évader Flourens. Je garde l’évasion de Flourens pour l’article du 21 janvier prochain. Il reste qu’Amilcare Cipriani « prit part aux combats contre les Prussiens ». Certes, mais comment?

Eh bien, il était « tirailleur de Belleville ».

Peu avant de fêter ses vingt-six ans (il est né le 18 octobre 1844), il est venu, c’était le 25 septembre 1870, s’engager dans le 63e bataillon de la garde nationale. Il a déclaré qu’il était étudiant et qu’il habitait 16 Faubourg-du-Temple — c’est d’ailleurs l’adresse qu’il a donnée lorsqu’il est passé en conseil de guerre, quinze mois plus tard.

Il n’était pas tout seul Faubourg-du-Templs, ils étaient trois, trois étudiants, avec des noms italiens, à la même adresse. Cipriani, Barbieri, Davoli.

S’ils habitaient 16 Faubourg-du-Temple, ils auraient dû rejoindre un bataillon du onzième. Mais, le 63e, c’était Belleville et Flourens. Amilcare Cipriani est un proche de Gustave Flourens — en anticipant de quelques mois, il était à ses côtés lorsqu’il a été assassiné en avril — et les trois « Italiens » s’engagent dans le bataillon de Flourens.

Ils sont inscrits par le capitaine Ballandier dans la liste bien tenue de la première compagnie, le 25 septembre, avec la cantinière Yorinsky et sa famille (voir notre article du 25 septembre)… et ils en sont « retranchés », Barbieri le 3 octobre, Cipriani et Davoli le 12 novembre. Et on ne les voit plus dans les états du 63e.

Et pourtant, en décembre, Cipriani et Davoli y sont encore. Ils y sont pendant les convulsions qui agitent Paris et les tirailleurs de Belleville (voir nos articles des 31 octobre, 28 et 30 novembre, 2, 7 et 9 décembre). Ils n’acceptent pas la dissolution et le désarmement du bataillon par Clément Thomas. Ils signent une lettre au Réveil, comme tirailleurs de la deuxième compagnie. Si j’en crois l’orateur qui lisait (sans doute) cette même lettre au club Favié et dans notre article daté du 13 décembre, elle a été publiée aussi dans Le Combat. Et, comme la BnF a eu la bonne idée de mettre ce journal sur Gallica depuis ma première version de cet article, je confirme, il est là! (Allez, la BnF, un petit effort avec Le Réveil!) Elle a été reproduite par plusieurs quotidiens réactionnaires.

La voici (la citation en vert):

C’est une punition que le désarmement: pour le soldat, c’est un stigmate de honte; pour le citoyen, un certificat d’incapacité et de faiblesse.
Une punition ne s’applique qu’à des coupables.
Et la culpabilité d’un homme ne ressort que d’un jugement.
On nous a jeté à la face les épithètes de lâches, de voleurs et de traîtres, et lors même que notre principal calomniateur, notre commandant, vient lui-même nous relever dans l’esprit de Paris alarmé, on maintient le décret lancé contre nous!
Non, nous ne sommes pas des lâches! nous qui n’avons pas fui devant l’ennemi prussien; non plus que nous n’avions tremblé devant un autre ennemi presque aussi redoutable, le 31 octobre, à l’Hôtel de Ville. Non, nous ne sommes pas des lâches! nous qui sacrifions à la cause patriotique et notre temps, et notre repos, et notre famille, et notre vie. Non, nous ne sommes pas des voleurs! Non, nous ne sommes pas des traîtres surtout! nous qui nous sommes révoltés à l’idée de l’armistice et avons, de notre manifestation, appuyé notre idée.
Nous ne sommes rien de tout cela! les lâches, les traîtres et les voleurs ne sont pas dans nos rangs, et pourtant, lorsque le sol est envahi par l’armée monarchique, on veut nous arracher le fusil républicain que nous n’avons pas déshonoré.
Jamais!
Nos armes sont à nous, nous les avons conquises sur te champ de bataille où nous nous sommes dignement comportés, nous ne les perdrons que sur le champ de bataille, si nous y tombons.
Nous ne vous donnerons pas nos armes.
Vous nous mettrez en prison, vous qui craignez bien plus nos idées avancées que notre lâcheté, à laquelle vous ne croyez pas?
Qu’importe la prison à ceux qui sont forts de leurs droits, et fiers d’un devoir accompli?
Vous nous condamnerez à. mort, peut-être! Qu’importe! vos balles fratricides feront sortir de nos poitrines un sang qui sera la semence de vengeurs futurs et écrasera les races monarchiques et aristocratiques, cléricales et bourgeoises, sous le souvenir des prolétaires injustement calomniés et martyrisés.

A. Cipriani, G. Davoli, J. Catala, Cratiens,
J. Duvergier, H. Duvergier, E. Grusard,
de la 2e compagnie des tirailleurs de Belleville

Pourtant, la presse avait annoncé, quelques jours plus tôt, que les tirailleurs de Belleville avaient accepté d’être désarmés et avaient rapporté leurs armes à la mairie du vingtième. Mais les orateurs du club Favié nous avaient prévenus (voir notre article du 13 décembre), « les » tirailleurs ne veulent pas être désarmés.

Une parenthèse, sur les autres signataires: Gratien Gratien (il a déclaré ce prénom) était un peintre qui habitait 5 square National (si je comprends bien, vers l’église réformée de la rue Julien-Lacroix), Joachim Catala était chapelier et habitait 89 rue de Ménilmontant, Hippolyte Duvergier était un typographe qui habitait (dans le onzième) 8 rue Mercœur, G. Duvergier était sans doute son frère (la liste du 63e comporte aussi un Isidore Duvergier, typographe, à la même adresse, le « G. » du journal est peut-être une coquille). Il y a un Grusard dans la liste des membres du 63e, dont le prénom est Garnier (le « E. » est peut-être aussi une coquille) et qui habite 36 rue de Belleville.

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Le portrait d’Amilcare Cipriani, bien plus tardif, vient du sixième volume de l’ « Album Mariani » et se trouve sur Gallica, là.

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J’ai utilisé les états du 63e bataillon contenus dans le carton D2R4 75 aux archives de Paris — que m’a communiqués Maxime Jourdan, que je remercie chaleureusement, pour ceci et pour les nombreuses discussions que nous avons eues, en particulier à ce sujet, pendant que je préparais les articles sur les tirailleurs de Belleville.

Cet article a été préparé en août 2020.