Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

123. Vendredi 22 avril 1870

Dangerville, dans ses « Fantaisies politiques », envisage « les suites du plébiscite » ;

les « Nouvelles politiques » sont celles du plébiscite, forcément, au moins pour l’intérieur ;

Raspail va mieux, il préparerait un manifeste abstentionniste ;

le manifeste pour le vote NON préparé par les députés « de gauche » et des délégués d’un certain nombre de journaux démocratiques, est paru et reproduit ici ;

il est immédiatement critiqué dans le « Courrier politique » d’Arthur Arnould ;

encore les « Préparatifs du plébiscite » ;

« Le Sénat » a voté tout ce qu’on a voulu, nous dit Germain Casse d’emblée, à quoi bon continuer ;

les « Informations » d’Eugène Mourot contiennent un banquet donné par « la jeunesse des écoles » à Gambetta, qui s’est affirmé représentant des idées et des aspirations de la génération nouvelle, mais a omis de définir ces idées et ces aspirations ;

on ne s’étonnera pas que je garde « la grève de Fourchambault » (voir ci-dessous) ;

encore des citoyens qui « adoptent » des enfants du Creuzot ;

le « Bulletin du mouvement social » continue à informer sur les grèves, celle des fondeurs de fer de Paris s’est étendue à la banlieue, celle des 3,000 ouvriers de la maison Cail (ou seulement les fondeurs?), celles des ouvriers tailleurs de Paris, des ouvriers raffineurs de sucre de Paris, celle imminente des ouvriers du papier peint, à l’Arbresle, la grève des veloutiers est suspendue par suite d’un accord, celle des serruriers de Saint-Étienne, celle des imprimeurs sur étoffe de Tournon et celle des ouvriers tisseurs de Faverges, sont terminées parce que ces travailleurs ont gagné !;

Georges Sauton nous parle d’ « Une école de mouchards », et même d’une école impériale de mouchards, dont l’idée appartient à M. Schneider (les fidèles lecteurs de la Marseillaise ont compris à quoi il fait allusion, les autres peuvent aller lire la correspondance de Malon dans le journal daté du 17 avril) ;

je passe les « Échos » ;

dans la « Tribune militaire », toujours sur les punitions, Louis Noir envisage la garde du camp, en Algérie, qui est bien dangereuse « en face des Arabes » et il donne des exemples ;

ce que pensent « les Journaux » de l’abstention intéresse Alphonse Humbert, qui nous donne des nouvelles de la Rue, pas très fraîches, nous verrons la mort de la Rue plus bas ;

quelques « Faits divers » dont une inconnue trouvée dans la Seine ;

et des annonces tout aussi diverses ;

les « Communications ouvrières » sont diverses, elles aussi, une société de consommation se forme dans le quartier du Gros-Caillou, celle des Quatre-Chemins (à Pantin) réunit son assemblée générale, les ouvriers tôliers ont une réunion dimanche, les anciens membres de la chambre syndicale des cuirs et peaux ont une assemblée générale le même jour, je note que leur président s’appelle Misère, les ouvriers en plâtre aussi se réunissent dimanche ;

il y a des réunions publiques ;

des souscriptions ;

et voici la mort de la Rue, dans les « Tribunaux » et ci-dessous (et n’hésitez pas à aller lire cet article sur les carottes!) ;

descente en flamme de Coppée par Ranc (j’adore, pas Coppée mais la descente en flammes, voir les numéros datés du 29 décembre et du 4 janvier et celui du 3 avril) : Le Passant était un heureux début ; la Grève des forgerons est une méchante action ; les Deux douleurs sont une mauvaise pièce ;

encore des théâtres et la Bourse ;

et annonce de la vente des œuvres du peintre Tabar.

La grève de Fourchambault

Fourchambault, le 19 avril 1870

Cher citoyen,

Les charges de cavalerie, les arrestations, les enfants foulés aux pieds des chevaux, les femmes enceintes poursuivies comme des bêtes fauves à travers champs, les menaces des patrons qui disposent de la force, enfin les patrouilles et l’appareil militaire ont produit leur effet.

Ce matin, les deux tiers des ouvriers sont rentrés, la grève est vaincue.

Proud’hon n’était que trop bien inspiré lorsque dans ses contradictions économiques (1846) il disait:

Je vois s’élever de grandes compagnies financières qui feront plus de mal à la patrie que celles dont Duguesclin délivra la France.

Nous en avons vu la preuve à Saint-Étienne, à Aubin, à Carmaux, à la Motte, dans le Borinage belge, à Reichemberg en Autriche, à Waldembourg (Prusse), à Clerkenwel en Angleterre, au Creuzot, et partout enfin où sévit ce fléau économique.

Fourchambault et Torteron sont sous le joug d’une compagnie financière, c’est à dire que les salaires sont insuffisants, que la dignité humaine est violée, que la servitude et la misère sont au comble.

À Fourchambault, la moitié des ouvriers environ, les journaliers, près de 1,500, gagnent entre 2 fr 25 c. et 2 fr. 50 c. par jour. Nous le demandons à tout ce qui n’est pas aveuglé par la haine du prolétariat : est-il possible, non pas d’élever une famille, mais de vivre soi-même avec un tel salaire ? Cependant, ces infortunés ont une famille souvent nombreuse. Aussi que se passe-t-il ? La moitié de cette population vit de pain et d’ail et n’a même pas le moyen d’acheter du beurre pour faire la soupe, car il est bien entendu que la viande et le vin sont choses interdites à une partie de la population. L’indignation croîtra quand nous aurons dit que ces hommes sont astreints au rude travail d’homme de peine dans les fonderies et les fabriques de fer. J’ai fait ce travail et je sais combien il est pénible ; c’est toujours la force musculaire qui est en action, soulever des fardeaux et rouler des wagons, voilà le travail.

Quelle force peuvent employer ces hommes qui vivent littéralement de pain et d’eau. Ce ne sont pas encore les plus à plaindre. Au Creuzot, nous avons vu toute une population, courbée, dépouillée, exploitée, terrifiée par un homme soixante fois millionnaire et tout puissant dans la contrée. Nous avons vu ce seigneur industriel, sans autre souci qu’un vain orgueil, sacrifier à son amour-propre l’intérêt de tout un pays, fouler aux pieds les plus légitimes réclamations et employer toutes les forces que lui donne sa position politique pour vaincre une population affamée, qui a dû se courber et reprendre sa chaîne de misère et de servitude.

Ici nous trouvons une belle et digne population, indépendante de caractère, grande par l’âme, généreuse de cœur qui compte dans son histoire l’affiliation à cette grande Marianne, la résistance au Deux-Décembre et dernièrement encore le vote en masse pour un républicain socialiste de la vieille roche, Malardier, et cependant elle n’est pas simplement misérable, comme celle du Creuzot, mais littéralement famélique. Ce mot a beau jurer avec le dix-neuvième siècle, nous n’en trouvons pas d’autres et nous défions MM. Boignes et Rambourg qui s’adjugent de si beaux appointements de direction et qui, au dire de la rumeur publique, distribuent encore 25 p. 100 de dividende à leurs actionnaires, d’en contester l’exactitude.

Les ouvriers ajusteurs, chaudronniers et monteurs qui gagnent 5 fr. 50 et 6 fr. à Paris, ne gagnent pas plus de 3 à 4 fr. à Fourchambault. Les puddleurs et les maîtres de forge qui, même au Creuzot, se font 8 fr. par jour, ne se font pas plus de 4 fr. 50 à 5 fr. Les aides puddleurs et les garçons de forges qui ont autant de mal que les chefs ouvriers gagnent de 2 fr. 50 à 2 fr. 75. La conséquence est que journellement on voit ces malheureux garçons de fours qui doivent, en vivant de pain et d’eau, remuer 11 heures par jour tant de mille kilos de fonte incandescente, s’affaisser exténués et tomber de faiblesse; à 35 ans, ils sont usés ; à 40 ans, ce sont des vieillards, et qu’en fait-on ?

Au Creuzot, on les envoie travailler sur la découverte de la Croix, astreints à extraire, charger et rouler 8 wagonnets, pour gagner 2 fr., sans gagner davantage, quand ils font plus, mais en subissant de fortes retenues quand ils font moins; ou encore on les emploie à divers travaux d’hommes de peine pour un salaire toujours décroissant et descendant quelquefois à 1 fr. 50.

Ici on met les vieillards au criblage de la poussière de fonte, travail malsain s’il en fut, pour un salaire de 1 fr. 25 à 1 fr. 50. À Fourchambault, comme au Creuzot, c’est pitié de voir aller au travail ou en revenir ces pauvres débris de l’industrie, courbés par une vieillesse anticipée, mutilée ou par les accidents.

Quant aux enfants de Fourchambault, si vous voulez faire part à vos lecteurs de l’article intitulé : L’Instruction et l’apprentissage au Creuzot, en en changeant les noms propres, on connaîtra leur situation; ajoutons, pour être juste, que cette situation est encore aggravée à Fourchambault. Je vous ai parlé des 2 ou 3 millions que les ouvriers du Creuzot devaient aux commerçants du pays, lesquels se laissent faire 1,500 protêts par an, et donnent tous les mois le spectacle de nouvelles faillites.

À Fourchambault, je ne puis pas donner de total approximatif; mais vous serez suffisamment édifiés quand vous saurez qu’il y a plus de cent mille francs de saisies sur la paye des ouvriers.

L’ouvrier saisi n’est même pas averti, les employés lui retiennent un cinquième de son salaire.

Pour constituer la caisse de prévoyance, on retient aux ouvriers 3% sur leur salaire ; des sœurs de charité, dont les ouvriers se plaignent beaucoup, font le service de la pharmacie, et les patrons administrent le capital comme il leur plaît; personne n’en connaît ni le chiffre ni l’emploi.

Il est de mode dans les grandes usines de métallurgie de ne faire la paie que tous les mois ; à Fourchambault, cet abus qui livre les ouvriers à l’usure commerciale et les expose à toutes les exploitations du crédit, est encore aggravé. On doit laisser quatre semaines de réserve au bureau, ce qui fait qu’on n’est effectivement payé qu’après deux mois de travail.

C’est ainsi que dans toutes les grandes grèves nous avons vu les ouvriers demander la gérance de la caisse de prévoyance et la paie tous les 15 jours. Un autre abus, le plus grave peut-être dont aient à souffrir les ouvriers, c’est le travail aux pièces. Chez ces millionnaires il y a un tel mépris de la nature humaine que tous se figurent que si l’ouvrier était simplement à la journée il ne ferait pas sortir l’équivalent de son salaire. On la taxe arbitrairement à une telle somme de travail, et cet ouvrier mal nourri, découragé par la misère incessante qui l’opprime, doit travailler en dépit de la fixation avilissante d’une tâche arbitraire, de la surveillance dégradante d’une foule d’employés, heureux de se signaler par leurs brutalités.

Nous ne parlerons pas des directeurs qui ne daignent parler aux ouvriers qu’en les insultant grossièrement.

Voilà pour Fourchambault une bien pâle description de la condition de ces ouvriers que les bonapartistes et les libéraux calomnient, et que les bourgeois de Nevers menacent.

Je vais ce soir à Torteron, et j’aurai à vous parler misère plus grande encore.

À vous,

B. MALON

J’avais oublié de vous dire que le travail est à l’heure pour les journaliers, et que pendant 2 mois d’hiver la journée est fixée à huit heures, ce qui donne un gain de 1 fr. 75 c.

C’est pour punir ces hommes d’avoir protesté contre un tel état de choses que quarante-trois pères et mères de famille sont emprisonnés, que le pays est livré aux horreurs de l’état de siège, et qu’après le procès d’Autun, nous aurons le procès de Nevers.

B. M.

TRIBUNAUX

POLICE CORRECTIONNELLE

(7e chambre)

Audience du 19 avril

Présidence de M. Bazire

SUPPRESSION DU JOURNAL LA RUE POUR PUBLICATION D’ARTICLES TRAITANT DE MATIÈRES POLITIQUES

Pauvre Rue ! elle était pourtant bien sage dans son petit coin ! Tuée une première fois, il y a deux ans, elle reparaissait avec l’intention bien arrêtée de suivre son bonhomme de chemin, sans faire crier à la garde ! ni au vitrier ! Tous ces empanachés de rouge, ces flambants de la plume qui venaient de la ressusciter avaient, les uns, jeté un crêpe sur leur plumet, les autres, versé un grand verre d’eau dans leur encrier. Ils marchaient, avec mille précautions, sur le talus étroit, entre deux gouffres : la politique et l’économie sociale. Ils y ont roulé, à la fin, ou plutôt on les y a poussés.

D’un bout à l’autre du numéro saisi, le n°27, on a trouvé matière à poursuite. Délit, les femmes des condamnés ! Délit, le menu du pauvre ! incriminés, l’assaisonnement de la carotte et le détail particulier des propriétés particulières de ce légume. La cuisinière bourgeoise devenue code révolutionnaire, il fallait arriver jusqu’à notre époque pour voir cela !

Et cette pauvre brave petite feuille, ils l’ont écrasée sous un jugement lourd comme un éléphant, long de deux lieues, plus bourré d’attendus et de considérants que n’est gavée de bombes une batterie de mortiers.

Lisez cela !

« Le Tribunal :

« À l’égard de Dacosta,

 Attendu que, dans le n°27 d’un journal quotidien qui a pour titre la Rue, portant la date du 12 avril 1870, qui s’imprime, se vend et se publie à Paris, le sieur Ch. Dacosta, qui en est le gérant, a publié divers articles traitant de matières politiques et d’économie sociale, notamment ceux intitulés : 1° les Femmes des condamnés ; 2° Coups d’ongles ; 3° Menu du pauvre ; 4° les Crèches ;

Attendu qu’il serait plus exact de dire que ce numéro de journal est entièrement et exclusivement consacré, dans les articles qu’il contient, autres que celui qui est formé de nouvelles de théâtres, à des événements et appréciations purement politiques, à des critiques de l’ordre de choses actuel au point de vue de l’économie sociale ;

Attendu que dans l’article intitulé les Femmes des Condamnés, signé Jules Vallès, l’auteur dit que ceux qui sont vraiment des hommes, irréguliers de Paris ou grévistes du Creuzot, ne redoutent pas la prison et ne reculent pas devant le péril ; qu’ils vont devant eux sans défaillance, pour tomber en chemin sous le poids de la misère ou sous les balles des soldats, qu’on les tue ou qu’on les garrotte, qu’on les jette sans vie au charnier ou avec des menottes dans le cachot ; puis que le jour du jugement étant arrivé, on les condamne ; qu’il dépeint ensuite la situation des femmes et des enfants de ces malheureuses, et s’écrie : « Ah ! oui, songeons à ceux qui restent ! Femmes des condamnés honnêtes du Creuzot, vous voilà veuves ! Fils des mineurs, vous voilà orphelins ! » et finit pas ces mots : « Si quelques-uns de nos amis ont deux sous de trop, qu’ils nous les envoient, et que ce ne soit pas la dent de la faim qui vide le sang de leurs veines que menace déjà la pointe des baïonnettes. »

Attendu que dans l’article intitulé : « Coups d’ongles, » signé E. Magé, l’auteur, après avoir cité les mots : « À Cayenne ! à Cayenne ! » et parlé du fait relatif à une offense envers l’empereur, dont un nommé Paul Lezurier s’est rendu coupable, se plaît à leur donner ironiquement un sens en dehors de la vérité pour se fournir l’occasion de faire les phrases suivantes : « Ainsi, pour un homme qui sortirait des Tuileries, je ne vois aucun pays plus convenable que Cayenne. À Cayenne ! à Cayenne ! Puis, si l’empereur s’était plu là-bas, il (Lezurier) l’y aurait laissé bien volontiers et serait revenu aux Tuileries chercher les autres. Bon Lezurier, voilà pourquoi il voulait être riche et criait : À Cayenne ! à Cayenne ! »

Attendu que, dans l’article intitulé : Menu du pauvre, signé Nestor Leroy, l’auteur joue sur le mot carotte comme plante légumineuse et comme emblème, dans le langage trivial, du moyen employé par certaines gens pour se faire remettre de l’argent, et dit : « La carotte pousse modeste dans le potager des percepteurs et se gonfle glorieuse dans le jardin des ministères. »

Attendu que dans l’article intitulé : « Les Crèches, » signé le docteur É. Galitaire, l’auteur traite, sous le rapport de l’économie sociale de l’organisation des crèches et demande leur suppression ;

Attendu que les propriétaires de tout journal ou écrit périodique traitant de matières politiques ou d’économie sociale sont tenus, avant sa publication, de verser au Trésor un cautionnement en numéraire ; que ce cautionnement n’a pas été versé par les propriétaires du journal la Rue.

« À l’égard de la femme Gaittet :

Attendu que l’imprimeur est solidaire et responsable du délit ci-dessus avec celui qui a publié le journal ou écrit périodique ;

Par ces motifs ;

Condamne Dacosta à deux mois de prison et 500 francs d’amende, et la femme Gaittet à un mois et 100 francs ;

Dit que le journal la Rue cessera de paraître.

Adieu donc, gens de la Rue ! non, au revoir, n’est-ce pas ?

E. MOROT

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Le quotidien La Rue, de Jules Vallès, se trouve sur Gallica, là, mais aussi sur archivesautonomies.org. L’article sur les carottes se trouve en dernière page du journal daté du 13 avril, là.

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Le peintre François Tabar (1818-1869), dont on vend les œuvres, est l’auteur de tableaux historiques, dont cet épisode de la guerre de Crimée. J’ai trouvé cette reproduction sur un site du ministère de la culture, là

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Le journal en entier, avec son sommaire détaillé est ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).